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Le rituel

Le rituel comme travail d'âme

« Trop de logos et pas assez de mythos ! » écrivait l'anthropologue et mythologue américain Joseph Campbell. Trop de pensées raisonnantes, trop d'analyses rationnelles, pas assez d'histoires, de signes, de rythmes et de rites, chez l'homme contemporain. Cette façon d'appréhender la réalité davantage par la tête que par le cœur rend impossible l'appréciation de formes plus intuitives de perception. De plus en plus de chercheurs sont convaincus que la violence, la consommation d'alcool ou la dépendance aux drogues sont des tentatives ratées d'auto-initiation, une réponse inconsciente mais directe, à l'incapacité de décoder ce besoin sans fin de l'âme. Chaque culture a ses forces et ses ombres. Le rationalisme a donné d'extraordinaires percées scientifiques et des technologies de haut niveau, mais il y a un prix à payer. Notre cosmologie de machines manque d'âme.

James Hillman, un grand mythologue dans la foulée de Jung, parle de l'importance de « fabriquer de l'âme » dans une société temporairement dépourvue de mythes significatifs. Pour parler de l'âme, qui reste, dans nos sociétés, un mot flou souvent associé à la religion, évoquons par analogie le « soul » dans la musique blues. Toute la culture actuelle est en manque de « soul ». Et de quoi se nourrit l'âme humaine ? De silence, de beauté, de cérémonies, de nature, de proximité avec les mystères de la vie, de chants, de danses, de musique, de participation collective et cosmique. Ce sont  les principaux ingrédients utilisés dans le travail rituel et les rites de passage.

D'après le Burkinabé Malidoma Somé, le rituel est la dimension indigène de la thérapie. Il parle directement à l'inconscient dans un langage simple fait d'images, de métaphores, d'histoires et de gestes symboliques. Malheureusement, dans les sociétés contemporaines avancées, le langage symbolique est vu comme secondaire, et ce faisant, il n'y a pas à l'école, d'ouverture ou d'éveil au Mystère de vivre et à la Beauté du Monde, qui sont si essentielles pour créer un être humain complet. L'éducation de masse s'attache essentiellement à faire des jeunes de meilleurs travailleurs et néglige complètement ces questions beaucoup plus radicales qui réfèrent au sens de la vie.

Quand une culture ou une personne a perdu la capacité de comprendre le langage symbolique de l'âme, le besoin exprimé par celle-ci  est finalement pris à la lettre.  Mon cœur a faim : je me bourre ! Mon âme a soif : je bois comme un trou! Mon être veut plus : je consomme ! Cette « littéralisation » (cette incapacité à comprendre le langage symbolique propre à l'âme) est, d'après Marion Woodman, cette merveilleuse psychanalyste torontoise, la base de toute dépendance. L'âme des ados s'acharne. « I want more ! » On lui répond : Achètes ! On lui répond : Performes ! Mais ce n'est pas en écrivant h2o sur un papier qu'on étanchera une soif de vivre !

Le rituel, notons-le, a toujours une dimension sacrée, ce qui n'est pas le cas de la psychothérapie. Il vise à vous inscrire dans quelque chose de plus vaste que vous-mêmes. Mais le rituel n'est qu'un outil. Il est une forme neutre, au même titre que l'approche psychologique. Il peut servir à la libération ou à l'asservissement. On sait comment, dans les années noires de la Russie, l'utilisation malveillante de la  psychologie a été utilisée pour contribuer à l'aliénation de milliers d'esprits créatifs. On sait que le rituel de son côté, a contribué à bâtir les jeunesses hitlériennes dans les années 1940. Il peut être appliqué au fondamentalisme religieux et peut devenir un extraordinaire outil de contrôle. Il peut aussi servir à bâtir des communautés aimantes conscientes et responsables.

A la fois festif et sacré

Le rituel tel que nous le pratiquons est beaucoup plus un art qu'un acte psychologique. C'est une très ancienne forme théâtrale et poétique. Il a un pouvoir de guérison au même titre que le théâtre, la danse ou la peinture peuvent provoquer un sentiment d'intimité avec soi-même, de lâcher prise et d'extase qui nous enlève nos maux. Mais c'est un art participatif. Vous faites partie de l'œuvre qui se crée. Vous êtes un spectateur-participant.

La posture existentielle du meneur de rites est très différente de celle du psychothérapeute. Le rituel est toujours une célébration, ce qui n'est pas le cas de la psychothérapie. Le rituel ne résout pas un problème il célèbre quelque chose : nos deuils, nos peines, nos joies, nos espoirs, nos rêves et nos noirceurs! Il nous rappelle que d'autres humains ont fait le chemin avant nous.

Il y a dans la célébration deux composantes polarisées : la célébration est à la fois quelque chose de festif et de sacré.

Sacré : ce que les gens viennent chercher lors du rituel c'est la participation à un Mystère. L'Amour et la Mort demandent à être vécus comme des Mystères. Dépouillez ces phénomènes de leur magie et vous aurez une société complètement désenchantée.

Festif : l'anthropologue Barbara Ehrenreich a bien montré comment l'impulsion de joie collective qui s'est historiquement exprimée à travers les danses, les chants, les costumes, les festins, toute forme d'expression ritualisée de joie collective, en fait, a été progressivement et systématiquement supprimée depuis la fin du Moyen Âge. Et ce, non seulement chez les peuples colonisés, mais dans notre propre société. Danser dans les rues, chanter dans les rues, toute forme d'expression corporelle spontanées est vue comme dangereuse.

Populairement, la célébration se présente souvent comme un perpétuel party, une sorte de défonce qui est une dégradation du sens originel. Mais si on y regarde de près, la célébration est en fait une sorte d'ascèse. Quoique ce soit que la vie donne, on le célèbre, on l'honore, on l'exprime, on a de la gratitude. Tirant le fil « célébration », on aboutit inévitablement au mot « merci » ! La célébration exude un parfum de gratitude.

Paule Lebrun


Cet article est tiré du nouveau livre
« Quête de Vision Quête de sens »
(Editions Vega)
de la journaliste et auteure Paule Lebrun, également fondatrice de HO rites de passage,
qui offre Quêtes de vision, voyages
et Formation en travail rituel.

(horites.com)

Paule Lebrun


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Volume 10, numéro 8 — Mercredi, 30 avril 2014
  
 

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