Volume 14, numéro 5 – Mercredi, 2 mai 2018

Sâdhanâ

Renée Demers - Penser pour panser

Sâdhanâ

Il y a près de trois ans en bouquinant dans une librairie de livres de seconde main, je me suis procuré un ouvrage de Rabindranâth Tagore intitulé Sâdhanâ. J’ai alors été attirée par la réputation de l’auteur que je savais poète et récipiendaire d’un prix Nobel de littérature. J’avais bien lu un ou deux de ses poèmes jadis, mais je n’en gardais aucune mémoire. Je ne l’ai pas consulté sur-le-champ. Je l’ai placé sur les rayons de ma bibliothèque. Il y a de cela environ trois semaines, alors que je cherchais quelques mots à me mettre sous l’intellect, je suis tombée à nouveau sur Sâdhanâ. Disponible et curieuse, je me suis assise dans mon fauteuil préféré à la noirceur tombante, les jambes allongées sur un tabouret coussiné. J’ai allumé les lumières celle de la lampe et celle de mon esprit. Et ce fut la révélation ! J’ai plongé dans un océan de sagesse, de propos articulés, de prose verdoyante, de vérité et de beauté.

J’ai le goût de partager avec vous quelques phrases tirées de cet ouvrage. Finalement, je m’en tiendrai au premier chapitre tellement le contenu de ce livre de poche est dense.

Dans la préface, Jean Herbert qui a  aussi agi à titre de traducteur nous informe que Tagore nous présente dans ces pages l’enseignement de l’Inde éternelle : « il s’élève au-dessus de la vie matérielle, des philosophies et des religions, de la science et de l’art, et pourtant les embrasse tous », spécifie-t-il. Publié pour la première fois en Inde en 1913 , cet ouvrage réunit des enseignements que Le Poète, tel que surnommé de son vivant avec déférence dans son pays, adressait à ses élèves à Bolpur. Plusieurs des idées véhiculées dans cet ouvrage nous sont de plus en plus familières en Occident un siècle plus tard. Elles demeurent toutefois, d’une actualité percutante et même elles sont encore visionnaires à plusieurs égards. N'est-ce pas le propre de la vérité ?

Le mot sanskrit sâdhanâ désigne dans toutes les langues de l’Inde une ascèse, de n’importe quel ordre, à laquelle on se soumet rigoureusement pour progresser dans la voie spirituelle.

Tagore nous informe dans le premier chapitre que «  de tout temps l’Inde a insisté de toute son énergie sur l’harmonie qui existe entre l’individuel et l’universel.  L’esprit indien n’hésite jamais à reconnaître sa parenté avec la nature et la continuité de ses rapports avec toute chose », écrit-il. « Le but même de la vie est de réaliser cette vaste harmonie qu’est l’unité fondamentale de la création, l’humain y étant inclus, dans le sentiment et dans l’action. »  La salutation au soleil , la position de l’arbre dans la pratique yogique, les bains purificateurs dans le Gange sont autant de pratiques quotidiennes de cette connexion. Il nous invite à en être pleinement conscients et « à établir avec cet univers des rapports qui nous permettent de le réaliser dans un esprit de sympathie, avec un vaste sentiment de joie et de paix, et non pas sous l’unique impulsion de la curiosité scientifique ou de la recherche d’avantages matériels. »

Il ajoute : « lorsqu’un homme ne se rend pas compte de sa parenté avec le monde, il vit dans une prison dont les murs lui sont hostiles. Lorsqu’il trouve en toutes choses l’esprit éternel, il est émancipé, car il découvre alors la pleine signification du monde où il est né; il se trouve dans la vérité parfaite, et son harmonie avec l’univers est assurée. Dans l’Inde, on enjoint aux hommes d’être pleinement conscients, dans leur corps et dans leur âme, de leur étroite parenté avec tout ce qui les entoure ; on leur apprend à saluer le soleil levant, l’eau des ruisseaux, la terre fertile, comme des manifestations de cette même vérité vivante qui embrasse aussi l’homme. » Ce n’est pas sans rappeler le lien étroit que nos hôtes, les Amérindiens entretiennent avec la Terre-Mère.

Je ne suis pas dupe. L’Inde n'est pas plus sainte que l'Occident. Elle a entre autres perpétué un système de caste injuste et réduit la liberté des femmes. L'Inde actuelle n’échappe pas à l’influence occidentale. Elle a adopté la science et la technologie modernes qui apportent innovation et confort, mais elle aussi dérive dans l'extériorité vers une fascination du paraître et un pillage des ressources naturelles. La pollution des grandes villes indiennes est un grave problème sanitaire.

Pavot et abeilles
Pavot et abeilles - photo : Danièle Laberge

Voici ce que Tagore leur répond cent ans plus tôt: « L’Inde reconnaît que l’homme possède des qualités supérieures aux animaux, mais celles-ci ne consistent pas en une faculté de possession, mais en une faculté d’union. Il faut que l’homme réalise son existence intégrale et occupe sa place dans l’infini; il lui faut apprendre que malgré tous ses efforts les plus obstinés, il ne pourra jamais créer son propre miel dans les cellules de la ruche... L’homme doit apprendre que lorsqu’il coupe tout contact vivifiant et purificateur avec l’infini, et ne compte plus que sur soi-même pour sa subsistance et sa santé, il court à la folie, il se déchire en lambeaux et dévore sa propre substance. »

Je ne peux m’empêcher ici de faire un lien avec les problèmes de désespoir et de folie momentanée que nous connaissons au Québec et dans le monde occidental. De plus en plus d’étudiants de niveau universitaire sont en proie à des épisodes dépressifs rapporte Radio-Canada encore dernièrement. Le taux de suicide est alarmant. Une grande partie de la population a recours a de la pharmacopée licite et illicite pour survivre dans un monde qu’il juge hostile. Cela sans joie. Des tueries perpétrées à la mitraillette ou à la voiture-bélier par des individus isolés et malades psychologiquement sont de plus en plus fréquentes.  L’homme isolé dans la forteresse de son égo, sans réflexion introspective et sans communauté d’appartenance, sans bouée intérieure dans le monde extérieur ne peut que tomber ou virer sur le capot quand les circonstances de sa vie deviennent stressantes et blessantes. S’il ne peut s’en remettre qu’à sa petite personne, il est fauché d’avance. Paradoxalement dans cette détresse, l'individu coupé de son lien universel s’en prend aux autres qu'ils jugent responsables de ses malheurs causant alors un tort considérable.

L'éducation moderne en réponse aux pressions d’une société post-matérialiste a enlevé de son curriculum tout ce qui s’adressait à l’âme et tout ce qui favorisait l’union. Le théâtre, les beaux-arts, la musique, le contact avec la nature, le jardinage, le chant choral, la communion en groupe ont été évacués. La beauté, la bonté et la vérité qui relient et illuminent tout n’ont pas de valeur marchande ! Une majorité de foyers sont privés de chaleur humaine, de silence et d'harmonie. Il ne reste à l’étude dans nos institutions scolaires compétitives que les matières académiques matérialistes, celles qui serviront sur le marché du travail! Comme si l’unique activité essentielle de l’humain était de travailler, de gagner de l’argent, d’amasser, de s’élever sur un piédestal pendant que d’autres s’enfoncent et envient.

Cependant là aussi un renouveau est en cours. Un mouvement de conscience environnementale, sociale et spirituelle dont les étudiants, les jeunes et la nouvelle génération de parents sont les portes-flambeaux est en marche. On remet en question cette éducation axée sur le monde du travail et la perpétuation du système capitaliste. À quand le retour d'une éducation généraliste, artistique, manuelle, philosophique, spirituelle et scientifique !

Et Tagore m’a éblouie avec cette phrase d’une rare perspicacité : « Quand l’homme est privé de la base que lui fournit le tout, sa pauvreté perd sa plus belle vertu, la simplicité, pour n’être plus que honteuse et sordide. Sa richesse n’est plus de la splendeur, mais de l’extravagance. »

Durant deux semaines, j’ai été habitée par ces mots. Je les ai rapportés à quelques amis proches. Plusieurs ont commenté. L’un se rappelant l’un de ses compagnons de jeu enfant qui vivaient à Côte-Saint-Paul dans un milieu modeste. La simplicité, la propreté, la bonté et le bonheur se côtoyaient dans cette famille. Il en garde un souvenir marquant. Un autre mentionna que cela ramenait ce souvenir d’une visite aux États-Unis où il avait été interpelé par la laideur tout en marbre et en flafla de maisons cossues à l’architecture douteuse lors d'un passage dans un quartier de nouveaux riches. De l’autre côté du spectre l’université McGill qui bénéficie depuis toujours d’un financement accru de sa communauté d’appartenance met à la disponibilité de ses étudiants et du public au centre-ville un campus vert reposant et ressourçant sur lequel trône des bâtiments majestueux. Des riches québécois deviennent mécènes mettent leur fortune au service de musiciens en leur fournissant des instruments de musique à la hauteur de leur talent.

Tagore propose de vivre en harmonie sur cette belle Terre. Cela est à la portée de tous et surtout de chacun : « Dans son essence, l’homme n’est un esclave ni de lui-même, ni du monde; il est un amant. Sa liberté et son accomplissement sont dans l’amour, qui est un autre nom de la parfaite compréhension. Développer progressivement la conscience de son unité avec toutes choses est le but vers lequel tend l’effort de l’humanité. »

Des nouvelles fraîches attestent que cette progression continue encore et encore. Nous en sommes témoins tous les jours. Je pourrais en nommer des millions. En voici deux ou trois : 


Les états membres de l’Union européenne ont décidé d’interdire trois produits de cette famille d’insecticides jugés dangereux pour les abeilles sur toutes les cultures de plein air.

- Une oasis de silence, de calme et de beauté à Montréal sera retrouvée et protégée.

- Covivia existe...

Renée Demers
reneedemers@covivia.com

Bibliographie :