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Ombre et lumière du jugement

Je lis présentement l'excellent ouvrage de Jack Kornfield, enseignant bouddhiste, « A Path with Heart ». L'auteur y décrit les étapes de l'apprentissage de la méditation, enseigne différentes techniques et usages et nomme, avec discernement et humour, les démons que l'on rencontre dans l'intériorité. Dans la pratique bouddhiste, on qualifie de démons les attitudes inconscientes restreignantes tels la peur, la haine, le jugement, etc.

Je réfléchissais ces dernières semaines au jugement, un des démons qui accompagne plusieurs d'entre nous. Une des caractéristiques des personnes portées à juger négativement est de constamment remarquer ce qui ne fonctionne pas dans leur environnement au détriment des facteurs harmonieux. Constamment souligner ce qui ne va pas dans notre réalité et chez les personnes de notre entourage est source d'anxiété et d'inquiétude.

Le calme est revenu sur la Méditerranée
Photo : Jakimages - Le calme est revenu sur la Méditerranée

Il est possible de méditer sur le jugement comme sur la peur, sur la jalousie, etc. On s'installe confortablement, dos droit, en respirant normalement, en se détendant, on médite quelques minutes. Une fois calme et relié à son corps, on repense à une situation récente dans laquelle nous jugions. On regarde la scène. On essaie de ne pas se juger de juger. On prend le temps de ressentir les sensations engendrées par l'acte de juger. On ressent, on accueille et on laisse s'exprimer, aller et venir. On assiste aux effets en soi du fait de juger. On porte notre attention au niveau du coeur. On respire, on reçoit, on se détend. Il arrive parfois que nous soyons totalement envoûté par ce démon. Il devient alors impossible de soulever le voile de l'inconscience. 

Voici deux stratégies pour repousser l'envahissement du démon du jugement et ainsi avoir le recul nécessaire pour observer. Souvent, il a un ton de voix connu, celle de notre père ou de notre mère par exemple. Quand on reconnaît la voix intériorisée, on peut la remercier avec une pointe d'humour. « Merci maman pour ta gentillesse. Tu n'en manques jamais une. » Une autre technique est de nommer et compter toutes les fois où l'on se surprend à juger au moment même de l'exercice de méditation. On sera surpris du nombre de jugements que l'on porte sur l'autre et sur soi. Par exemple, au cours d'une méditation, la respiration bruyante d'une tierce personne nous tape sur les nerfs. Il respire comme un gros cochon. Jugement 1. Le réfrigérateur fait un bruit d'enfer. Il rend la méditation impossible. Jugement 2. Mon dos fait mal. Mon mental me blâme: tu n'es même pas capable de te tenir droite cinq minutes sans dossier. Jugement 3, etc. Finalement, rendu au vingtième, il est difficile de ne pas en rire. Le rire est un outil de recul sans pareil.

Une des finalités de la méditation est de développer le témoin qui permet de rester présent devant le mental agité et les émotions superficielles. Quand une attitude inconfortable nous assaille, il est bon de l'accueillir. La présence passe par la concentration à l'expérience et par l'attention au corps; celles-ci sont à la fois actives et passives, alertes et détendues.

Par exemple, me remémorant l'attitude détendue d'un collègue, je deviens colérique. Je le juge, le qualifiant de paresseux. La colère m'enflamme. J'ai extrémement chaud tout à coup au coeur de ma méditation. Je suis fâchée contre la personne. En développant le témoin, je peux accueillir l'impatience que soulève le rythme lent de mon collègue. Suivre le fil de la sensation de chaleur tendu finement. Seulement prendre le temps d'être avec et écouter. Ressentir l'inconfort physique, l'impatience et l'irritation. Ramener l'attention à mon corps, à ma poitrine. Le but de l'exercice est d'accueillir et de saisir mes réactions.

Peut-être que derrière la colère, dans mon plexus, la chaleur laissera place à une pression désagréable qui indique un stress important. Je perçois une tension. Je suis tout à coup submergée de fatigue J'ai besoin de repos. Je valide cette nouvelle information et je me promets de prendre des mesures concrètes pour relaxer. Dans ce processus, je me réapproprie mes réactions et mon pouvoir. Je reste dans cette ouverture, intégrant cette réalisation avec gratitude.

Une autre possibilité pourrait être que la colère une fois contactée se liquéfie en une grande tristesse. Je pleure, réalisant que je m'interdis d'avance de communiquer à mon partenaire la légitimité de l'accélération du rythme de travail exigée par l'échéance. J'anticipe de l'incompréhension. Le jugement cache mes difficultés de communication. En restant aimante face à cette incapacité, dans le silence et l'accueil, en focalisant sur le ressenti physique, je laisse les images et l'information remonter à la surface. J'accueille les souvenirs. Je permets à la lumière de la conscience bienveillante de transformer l'expérience. Je dessine la carte réelle du territoire. Je prendrai les mesures que la nouvelle compréhension de la situation réclame. Une fois le calme revenu, je reste dans cet état. Une plus grande connaissance de soi libère. Il est important de savourer.

L'inconscience se dévoile dans un climat de tranquillité et de présence attentive. Son univers s'apparente à celui du rêve et des symboles, qui à notre réveil s'estompe sous la vivacité de la lumière ou du mouvement. Par la méditation, on accède à une plus grande partie de soi-même, à des informations pertinentes et aux forces de l'invisible.

Le jugement inconscient et séparateur empêche l'amour et la compassion de s'exprimer. Il colle nos fantasmes sur la réalité. Il cache un passé inquisiteur. Il nous enferme dans de la tension. Il est douloureux. Il rend malheureux. 

Le jugement n'est pas qu'un démon. Il est aussi une qualité lumineuse. Il clarifie, il discerne et il tranche. Il aide à prendre des décisions à opter pour la meilleure solution. Il apporte des informations. Il pousse à l'amélioration. Il incite à développer de la force. Le jugement conscient et réfléchi est nécessaire à la pensée. Nous pouvons juger en étant aimant et compatissant. Alors nous analysons une situation inadéquate et la transformerons tout en l'acceptant telle qu'elle se présente actuellement soit comme une création en évolution. Les gestes et attitudes inhabiles ou erronés doivent d'être reconnus et être revus. Cependant, il n'est pas nécessaire qu'ils soient endossés par un coupable ou qu'ils engendrent le désespoir. Toute personne mérite l'amour et le respect malgré ses égarements. Et même nous, si nous continuons de juger.

En pleine conscience, on peut agrandir notre perception de la réalité. On peut baigner dans des instants de silence qui une fois mis bout à bout, finiront par devenir des plages. Le relâchement surgit alors dans notre corps, l'ouverture dans notre cœur et la contemplation dans notre âme.

Renée Demers


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Volume 9, numéro 18 — Mercredi, 6 novembre 2013
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