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My name is Renée and I go as a he

La Bible raconte que Dieu façonna Ève à partir d'une côte d'Adam pour ne pas qu'il s'ennuie. Au XXe siècle, Carl Gustav Jung, Joseph Campbell et Annick de Souzenelle dans leurs études sur les archétypes et les mythes, ont remis en questions le dogme de la suprématie du genre masculin sur le féminin que certains y voyaient. Ces penseurs ont introduit l'idée que Dieu a créé un être unique qui inclut dans son intériorité la masculinité et la féminité, l'animus et l'anima, se rapprochant ainsi du concept chinois du yin et du yang formateur de l'entité humaine. Le mouvement féministe du 20e siècle a complément bousculé la hiérarchie sociale qui plaçait la femme sous l'homme. En 2014, de jeunes anarchistes anglophones à Montréal refusent que leur genre biologique soit le fondement de leur personnalité. Et j'applaudis !

J'ai eu depuis quelques années plusieurs discussions à ce sujet avec de jeunes gens qui refusent de s'identifier à leur signature biologique sexuelle. Au début, j'étais rébarbative à réévaluer aussi profondément ma conception des sexes. Cela m'apparaissait bien compliqué et outrageusement intellectuel. Mais le temps avançant et cette idée se creusant une place dans ma psyché, à la lumière de notre époque, j'y vois une piste lumineuse.


@jacqueline Martin
www.guildegraphique.com

Pour quelques jeunes progressistes, avoir un corps de femme n'implique pas d'emblée être femme. Car ils ne considèrent pas n'être qu'un corps physique. On peut très bien être féminine biologiquement, hétérosexuelle et en même temps se ressentir comme un homme. Paradoxal, non ! Pour eux, leurs organes sexuels spécialisés masculins ou féminins ne sont plus le déterminant de leur genre, non plus, de leur attirance sexuelle. Alors ils ont inventé une façon de se présenter socialement et d'interagir qui tient compte de leur intériorité. Dans leurs organisations sociales, chacun d'eux se présente en précisant s'il désire être considéré comme « He » ou « She » ou ils utilisent les pronoms « they » ou « we » (devenant alors singulier) si leurs penchants masculin et féminin s'équilibrent. Donc si, à ce moment-ci de ma vie, je me sens plus masculin, je m'introduirai en langue anglaise ainsi lors de mon entrée dans une de leurs réunions : « My name is Renée and I go as a He ». Les personnes qui m'y côtoient s'adresseront à moi au masculin. Je serai alors un « he » qui dans sa vie intime partage sa vie avec un homme. L'histoire ne dit pas le sexe de mon amoureux supposé… Certains activistes francophones vont dans le même sens en désignant les femmes et les hommes du pronom « illes » dans leurs textes.

Mélangeant un peu tout ça. Tiré par les cheveux… Peut-être, un peu extrémiste comme dans tout début de mouvement, mais les applications de cette nouvelle conception sont fécondes. Cela vaut la peine d'y réfléchir. J'ai de plus en plus l'impression que les possibilités de la réalité se déploient tel le prisme des couleurs qui part du noir au blanc, en passant par toutes les couleurs et leurs teintes. De la même façon, dans le concret le masculin et le féminin dans leurs manifestations peuvent se manifester à différentes intensités chez les êtres humains. Cependant n'est-ce pas le mariage des forces en présence qui génèrent créativité, beauté et paix ?

Dernièrement à Radio-Canada, j'ai entendu un reportage sur les enfants transgenres. Soit des garçonnets et des fillettes qui se travestissent en accord avec leurs parents et leur médecin traitant. Pour respecter leur désir de changer de sexe et éviter la maturation pubère, arrivants à l'adolescence, ils prennent des pilules qui empêchent leur développement hormonal de sorte qu'à l'âge prescrit par la loi, soit 18 ans, ils puissent opter pour un changement de sexe sous supervision médicale. J'ai été interpellée par les paroles et le vécu de ces enfants et de leurs parents ainsi que les conséquences de ce choix. Je me suis demandé s'il n'y avait pas une autre possibilité. Est-ce possible d'offrir à ce garçonnet qui se sent fillette, la permission sociale de grandir en affichant sa féminité, sans que cela entraîne forcément un recours à une transformation biologique médicale ou à un renoncement total à sa masculinité. Cela m'a ramenée à toutes ces discussions que j'avais eues sur l'identification systématique à notre genre biologique dans notre civilisation.

Si l'on permettait à ses enfants de se définir garçon ou fille indépendamment de leur sexe biologique comme ces jeunes progressistes de notre société qui remettent en question cette nomenclature, qu'adviendrait-il ? Je me souviens de mon jeune fils qui vers l'âge de trois ans était malheureux devant sa terne garde-robe quand il voyait ses sœurs habillées de robes multicolores et de rubans dorés. Sans aucunement manifester le désir de changer de sexe, il se plaignait de ne pas pouvoir porter de jolies robes. Cela a duré un certain temps. Parfois, ses sœurs s'amusaient avec lui à l'habiller en fillette. J'ai eu l'idée un bon matin pour satisfaire cette revendication somme toute légitime de lui trouver une robe masculine marocaine. Donc je lui ai offert une mignonne djellaba brodée à capuchon, longue et coupée sur les côtés. Il l'a enfilée à la maison fièrement, se trouvant joli. Il a décidé le lendemain matin de la porter pour aller à la garderie. Quand je suis allée le chercher en fin d'après-midi, il était un peu penaud. Il avait trouvé cela compliqué de s'ébattre dans les structures de jeux. Sa robe longue restreignait ses mouvements. Ses pairs s'étaient aussi montrés surpris de son accoutrement. Le lendemain matin, il a remis ses pantalons. Si son désir avait été plus profond, il aurait aussi bien pu cependant continuer à porter des robes en apprivoisant de nouveaux gestes et surtout sans que d'emblée on remette en question sa jeune masculinité.

Avant ma puberté, je me considérais autant fille que garçon. Comme certaines de mes consœurs, on m'appelait « garçon manqué ». Une fois pubère, j'ai laissé tomber ce côté masculin. S'il était tout de même acceptable qu'une fillette soit un petit garçon manqué, la situation inverse était tabou. Révélateur… Notre société occidentale a évolué depuis quarante ans. Les jeunes gens sont libres de choisir leur carrière et leur orientation sexuelle. Alors viendra peut-être le jour où nous pourrons interagir publiquement en tant qu'être féminin et masculin, indépendamment de notre genre biologique. Déjà, les jeunes familles n'établissent plus leurs rôles de père et de mère selon la tradition. Les pères s'élisent « roi du foyer » alors que les femmes optent pour le rôle de « mère nourricière ».

Ces jeunes gens se permettent courageusement d'être publiquement féminin ou masculin, homosexuel ou hétérosexuel en exprimant leur individualité, leur anima et leur animus tout en cultivant le respect, la différence et l'amour. Cette époque est décidément fantastique… et brasse des idées cristallisées dans mon cerveau. J'aime cela !

Renée Demers
reneedemers@covivia.com


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Volume 10, numéro 1 — Mercredi, 22 janvier 2014
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