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Jeu libre

Renée Demers

Jeu libre

Les villes de Beloeil et de Saint-Bruno ont modifié en 2015 leurs lois pour permettre aux enfants de jouer sur la chaussée de certaines artères. Félicitations aux citoyens et aux élus de ces villes ! J’ai cependant été surprise d’apprendre que s’amuser sur la rue était interdit dans les municipalités québécoises.

Les gens de ma génération ont passé d’innombrables soirées à lancer le ballon et à compter des buts sur l’asphalte. Quand une auto s’amenait, elle ralentissait, on se tassait, elle circulait et la partie reprenait de plus belle l’instant d’après. C’était simple. Le terrain de sport était proche. Après souper, on sortait dehors. Tous les copains de la rue aussi. On jouait quelques heures et l’on rentrait pour se coucher. Quel plaisir que de courir, lancer le ballon de toutes nos forces, sauter la clôture pour le récupérer chez le voisin et plus tard au parc enfin atteindre le plus haut des barreaux que les plus vieux avaient depuis longtemps conquis. On ne criait pas trop fort pour éviter que nos mères sortent sur le balcon pour nous ordonner de baisser le ton ou, punition extrême après quelques avertissements, de nous obliger à rentrer. Sans surveillance immédiate des adultes, sans la recherche de leur approbation, on apprenait la vie en société entre nous, ses règles, sa politique, sa diplomatie, ses luttes de pouvoir, ses joies et ses peines. On découvrait la richesse des relations avec ses nuances: l’amitié, la complicité, l’inimitié, l’union, la dualité, l’indifférence, les affinités, l'ombre et la lumière.

Hiver comme été, notre royaume était à l’extérieur. Les parents ne se méfiaient pas alors des étrangers, du climat ou du danger au point de confiner leur progéniture à l’intérieur des murs de la maison. Était-ce à cause de leur foi religieuse ? S’en remettaient-ils à Dieu et aux anges gardiens ? Avaient-ils une plus grande confiance dans la vie ? Étaient-ils moins contrôlants ou moins protecteurs ? Possédaient-ils intrinsèquement une assurance dans la capacité de leur progéniture à se sortir de situation fâcheuse ? 

Il est vrai aussi que le nombre de rejetons était plus grand ce qui permettait que les plus vieux prennent en charge les petits. Il y avait moins de véhicules en circulation. Aussi, les maisons aux dimensions plus modestes n’avaient pas d’espaces intérieurs de récréation. Nous marchions dès l’âge de six ans pour aller à l’école située parfois loin de notre domicile sans l’accompagnement de nos parents. On croyait aux vertus du plein air pour la santé. La débrouillardise et le courage étaient des qualités prisées. Une grande majorité de la génération de nos parents venait de la campagne et de grosses familles. Leur éducation avait donné beaucoup de place à l’autonomie.

J’ai travaillé comme éducatrice en garderie dans ma vingtaine et par la suite j’ai eu le privilège d’être mère à cinq reprises. J’ai toujours été fascinée par l’observation des jeux libres des enfants. À la ville ou à la campagne, j’établissais vers l’âge de six ans un territoire dans lequel ils étaient libres de circuler. En milieu urbain, cela s’étalait sur 7ou 8 pâtés de maisons : du chemin de fer au parc de l’est à l’ouest, de la cour d’école au boulevard du nord au sud. À la campagne je m’adaptais aux lieux. Un grand champ pour se déployer. Un petit ruisseau pour puiser de l’eau et trouver de belles roches. Un sentier en lisière de l’espace boisé pour qu’ils puissent vivre la magie de la forêt sans non plus s’y perdre. Ils me savaient disponible ainsi que les grandes personnes qu’ils croisaient pour leur venir en aide quand cela était nécessaire. Pour les initier à se rendre seul chez leur ami, je les accompagnais au début leur donnant des points de repère pour se retrouver et examinant avec eux les dangers à éviter. Une fois le trajet mémorisé, ils pouvaient s’y rendre sans moi. Je veillais de loin sans qu’ils le sachent cette première fois où ils parcouraient le chemin.

Fondation Maeght St-Paul de Vence
Photo : jakimage - Fondation Maeght St-Paul de Vence

En bas âge, il est évident que la cour constituait leur espace naturel. Cependant pour eux ce territoire aménagé était immense par rapport à leur petite taille. Un carré de sable, une grosse roche, un petit jardin, une entrée asphaltée, des cailloux, un arbre, des branches éparses, une cabane, la pelouse pour culbuter, une poutre à quelques pouces du sol pour s’exercer à l’équilibre, un hangar avec des outils à leur portée, de l’eau dans des seaux, une brouette et une voiturette leur fournissaient l’expérience du mouvement et de la liberté. La cour n'était pas barrée. D'eux-mêmes, ils restaient à l'intérieur s'y sentant en sécurité et tout à fait capables de respecter leurs propres limites. J’intervenais minimalement quand ils y jouaient avec leurs amis. 

Dans l'éducation des enfants, j'ai favorisé leur liberté. Je la chéris depuis toujours et je reconnais là l'empreinte de mes ancêtres amérindiens, français et canadiens pour qui elle était primordiale.

Écouter le silence et le chant des oiseaux accoté sur un arbre est une méditation à la portée de tous. L’observation de la nature est la meilleure école qui existe. La biosphère est un laboratoire de science et une enceinte de sagesse vivants. S’y ébattre est un lieu d’apprentissage incroyable. À la fois tout est là et rien n’y est. Contrairement aux jouets fabriqués que l’on achète et qui présentent des formes limitées et spécialisées, les éléments à la disponibilité se prêtent à toutes les expériences. Un tas de branches peut devenir une maison, une mare formée par l’écoulement des eaux printanières une mer sur laquelle installer un radeau de fortune viking. Il est certain qu’il faut leur donner des balises, délimiter le territoire qu’ils peuvent explorer, leur apprendre à traverser les routes, à ne pas s’approcher des cours d’eau profonds et à demander de l’aide s’ils sont mal pris. Mais ces excursions sont sans prix. Qui ne risque rien n’a rien !

Physiquement, les mômes ont besoin de faire de l’exercice pour être en santé et développer leur plein potentiel. Leur corps a besoin pour nourrir sa sensualité et son intelligence de ressentir et de composer avec les facteurs naturels: le soleil, le vent, la chaleur, le froid. En se frottant aux éléments, l’enveloppe charnelle reconnaît sa parenté naturelle. Le jeu libre est aussi le lieu de la créativité. L’enfant y développe sa capacité imaginaire et son ingéniosité.

Quand un groupe de gamins décide un beau matin d’hiver de construire un fort et qu’ils se retrouvent quelques heures plus tard protégés derrière la palissade de glace avec un amas de boules de neige, ils ont intégré le processus créatif. Ils ont matérialisé une idée. Leurs doigts sont gelés mais leur esprit est fier. C’est un apprentissage qui a une valeur incroyable. Les potions magiques concoctées dans le sable pour éloigner les ennemis imaginaires qui sévissent dans le voisinage et qu’ils enfouissent dans le coffre-fort souterrain juste avant de rentrer souper sont les balbutiements d’entreprises innovantes qu’ils mettront sur pied 20 ans plus tard. Les petits ont besoin d’activités non supervisées où ils laissent leur imagination et leur créativité gonfler les voiles de leur intelligence et de leur courage.

Je trouve dommage que les enfants soient confinés aux espaces restreints des maisons, des cours arrière clôturés, des écoles et des services de garde. Toujours sous la protection d’éducateurs.  Toujours dans des paramètres « politically correct ». Découvrir la liberté de la solitude est inestimable. Réaliser que nous sommes en sécurité ici sur la Terre est un constat primordial. Que les épreuves rencontrées au cours de notre existence sont à la mesure de nos capacités. S’enivrer du soleil sur la peau, du vent caressant, des herbes hautes dans le champ qui frôlent les jambes, de l’espace grandiose est une expérience de liberté fondatrice. Être responsable de ses mouvements, de ses actions ainsi que de leurs interactions sociales dans un espace naturel et non règlementé est un apprentissage important pour les enfants.

Le monde est bon. L’univers n’est pas un lieu d’embûches où les méchants ont toujours le dessus. Il n’est pas vrai que c’est dangereux à l’extérieur et qu’il faut toujours surveiller les enfants. Les médias exercent un véritable lavage de cerveau en ne relatant que des méfaits, des actes violents et de la négativité. Pour chaque action néfaste, des millions de gestes bons et charitables se produisent. Pour chaque malchance, des millions de chances arrivent. Parfois, ils se blesseront. Ils intégreront alors l’expérience de la guérison. Ils seront devenus résilients.

Laissons les enfants jouer dehors tout seul. Surveillons-les discrètement, veillons de loin quand ils sont en bas âge. Offrons-leur la liberté extérieure et la sécurité intérieure. Prendre des décisions, trouver des solutions, s’adapter, tester sa capacité de motion, se sortir seul d’un mauvais pas, être complice avec l’autre dans une action, jauger nos limites et oser agrandir notre territoire sont des expériences de vie importantes.

Il est plus facile de tomber quand on est un marmot et aussi de se remettre sur pied. Le corps est agile et malléable au début de l’existence. Les premières années de l’humain sont dédiées au développement et à la maîtrise de notre enveloppe physique. Alors notre corps devient un outil efficace, un complice et un lieu de bonheur. Certains apprentissages faciles qui ne sont pas effectués dans l’enfance se révèlent des défis insurmontables à l’âge mature comme par exemple rouler à bicyclette. C’est très difficile d’acquérir cette habileté à 25 ans alors qu’à 6 ans, c’est « bébé lala ». La maîtrise de l’autonomie et de la liberté sont du même ordre. Apprivoiser l’inconnu dans la mesure de nos capacités commence dès que nous commençons à ramper. Lentement mais surement, notre territoire s’agrandit pour réaliser un jour que l’univers nous appartient et que nous appartenons à l’univers.

En les laissant explorer l’espace extérieur autour de chez eux, on leur transmet l’information que cet univers est bon. Le petit humain comme tous les mammifères possède un instinct. Le contact avec la nature favorise l’attention aux impulsions instinctives et aux signaux que le corps émet pour nous informer d’un danger environnant.  Responsabiliser les enfants en leur demandant de prendre soin d’eux-mêmes ainsi que des plus jeunes leur donne confiance en eux-mêmes. Cette transmission les initie à la responsabilisation, à la générosité et à la bienveillance.

Le jeu libre dans la cité et dans la nature développe des capacités d’autonomie. Les mêmes qui seront nécessaires à dix-huit ans pour innover, oser sortir des sentiers battus et créer un monde en phase avec son époque.

Renée Demers
reneedemers@covivia.com

Références et suggestions:
Saint-Bruno-de-Montarville : les enfants peuvent maintenant jouer dans la rue
Beloeil : 1re ville à utiliser un modèle de résolution pour encourager le jeu libre
Éducation: en finir avec la peur, la sécurité et les devoirs
Perdus sans la nature
Les enfants ont-ils perdu le droit de se déplacer librement ?


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Volume 12, numéro 10 — Mercredi, 25 mai 2016
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