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Au secours de l'âme

Renée Demers

Au secours de l'âme !

La lumière qui pénètre est magnifique. L’angle du soleil déclinant rend ses rayons dorés. Traversant la vitre, ils impriment des rectangles radieux sur le plancher. Dans leurs enceintes, des ombres valsent. De la joie émane dans la pièce. La végétation que j'aperçois dans la fenêtre se balance au rythme du vent, doucement et tendrement, des éclats de rire blancs ici et là sur ses feuilles.

Dans les dernières semaines, l’ennui s’est installé dans ma vie. Durant quelques jours, j’ai erré désœuvrée au village, sur les chemins campagnards. Mon âme lançait un cri d'alarme. C’est toujours l’impression que j’ai lorsque l'état de spleen m’envahit. Cela m’arrive parfois au changement de saison, quand je dois m’adapter à une nouvelle dynamique. En cette période automnale naissante, la nostalgie se propage dans ma psyché.

La légèreté de l’été, l’innocence et la facilité s’estompent pour laisser place à la mélancolie et à l’intériorité. Le déclin de la nature induit un mouvement vers la profondeur. Hadès est heureux, car bientôt il embrassera la belle Perséphone. Déméter appréhende la séparation. L'équinoxe amorce la saison des retrouvailles avec soi. Mon coeur oscille. Sur un des plateaux de la balance, j'apprécie ce temps des récoltes où l’abondance est plantureuse dans les jardins et sur les étals des maraîchers. Sur l'autre, je m'identifie aux arbres en processus d’intériorisation récupérant la sève dans leurs branches et leur tronc. Ils activent une fresque magnifiquement colorée dans leurs feuilles, m'indiquant le chemin à suivre. La Terre comble mes sens de cadeaux avant le grand dénuement.

Quand l’ennui se manifeste, je sais que mon être réclame la création d'une oeuvre artistique. Mon âme se meurt ! Un médium est demandé pour amorcer un dialogue entre le visible et l’invisible.

J'ai ouvert le tiroir. J’ai sorti des feuilles blanches et des crayons de couleur. J’ai parcouru les dessins commencés au printemps dernier abandonnés en cours de production. L’un d’eux esquissait une citrouille fantastique. Je l’ai repris. Je l’ai mis sur la table aux multiples fonctions. Je me suis assise. Mes doigts ont agrippé un crayon-feutre. Ma main a tracé une ligne. C’est reparti.

Mon âme a soupiré. Mon corps s'est détendu. Mon cœur a souri. Que cela fait du bien.

J’ai passé quelques heures à dessiner. Prendre plaisir à la courbe qui apparaît et ressentir la chaleur du rouge qui tranche sur la blancheur du papier. Ébauche silencieuse. Création de présence. L’art est un processus de prédilection pour l’âme qui exprime son besoin de pauvreté, d’harmonie et de beauté. Pourquoi la pauvreté ? Parce que le rien est le lieu de l’âme. Là, elle peut se manifester. Du vide provient la vibration qui s’amplifie lentement au début pour devenir dans un torrent de créativité, une réalité organisée et balancée. La beauté et l'harmonie étincellent nos yeux. Elles provoquent un état de grâce.


Photo : Danièle Laberge

Quelquefois, des pensées relatives à l'argent envoutent mon esprit et je me demande alors à quoi sert cette activité sans but lucratif. Un fantasme de riche gloire artistique esquisse une envie dans mon mental. Un désir anxieux de vendre des œuvres monte. Si ces dessins étaient échangés contre des dollars, leur valeur augmenterait. La mienne aussi. Le paiement attesterait de leur raison d’être. Et de la mienne. Alors je réalise la dépendance que j’ai à l’argent. Depuis que je suis toute petite, j’ai été endoctrinée. Et j’ai transmis la même propagande dans la chaîne parentale. Tout à fait inconsciemment à ma défense et à celle de mes ancêtres.

La majorité d’entre nous est addict à l’argent. Notre société l’est à un tel point que nous sommes en train de détruire notre environnement. Tels des héroïnomanes qui pour se procurer leur drogue en période de manque, sont prêts à voler leur mère. Et nous ne réalisons pas l’aberration dans laquelle nous sommes enfoncés jusqu’au cou.

Pour l’instant, j’entends le cri de mon âme qui réclame silence, beauté et harmonie. Sans aucune autre gratification que de participer à la suite et à la magnificence du monde. Comme le colchique tardif au jardin qui illumine son entourage de splendeur. Il annonce l'arrivée imminente de l'automne.

Il n’entend pas être rémunéré pour nous informer qu’il est temps de calfeutrer les fenêtres et de rentrer du bois.

Renée Demers
reneedemers@covivia.com


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Volume 12, numéro 15 — Mercredi, 5 octobre 2016
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