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Denise Forcier 1924-2016 _ Hommage

Renée Demers

Denise Forcier 1924-2016

Hommage

Ce texte a été lu aux obsèques de ma mère. Âgée de 92 ans, elle a mis fin à ses jours et à son histoire. J'ai eu le goût de la raconter sommairement. J'ai rédigé cet éloge aux noms de ses proches, mes soeurs, mes beaux-frères et moi.

Chère Denise

Nous t’aimons tant.

Tu es née en 1924 à Saint-François-du-Lac dans une famille unie et catholique de 16 enfants. Survivante à une époque où seuls les bébés les plus forts grandissaient, tu as sillonné ton chemin quatre-vingt-douze ans durant. 

Bravo !

À la petite école, tu excellais en dessin et les commissaires chargés de l’inspection, impressionnés, les rapportaient. Tes autres matières préférées étaient l’histoire et la géographie. Le missionnariat t’a attirée dans ta jeunesse. Tu as finalement attendu cinquante années pour visiter tous ces pays dont tu avais rêvé enfant. 

En 1935, Laurette et Joseph tes parents décidèrent de déménager à Sorel. Ton entreprenante mère hésita entre une buanderie ou une maison de pension pour garder ses filles près d’elle (1). Elle choisit cette dernière entreprise et la Pension Moderne se triplant accueillit dans ces années les plus fructueuses 108 pensionnaires. Toi et tes soeurs y oeuvriez sans relâche. Tu nous as raconté avoir travaillé tout un été avec fierté à l’âge de douze ans en compagnie de ta sœur Georgette chez ta tante comme aide-ménagère pour rembourser la dette que ta mère avait contractée lors du déménagement à Sorel. « C’était comme ça dans ce temps-là », as-tu ajouté sur le coin de la table. Vaillante, obéissante et généreuse depuis toujours…

Moderne est un mot qui te décrit bien aussi. Ta curiosité et ta capacité d’adaptation étaient grandes. J’ai appris qu’avant toi chez les Forcier, jamais on n’avait mangé de sauce à spaghetti. Une Italienne de passage t’avait donné la recette. Cuisinière hors pair, tu avais fièrement servi à la maison de pension ce plat exotique devenu si populaire qu’on croirait qu’on le mange depuis toujours au Québec. Je t’imagine dans la cuisine sur la rue Roy, avec tes gestes précis, gardant le comptoir propre, un tablier noué aux hanches et un fumet adorable dans l’air. Heureuse à la pensée que tu séduirais tes convives. 

Ta politesse et ta coquetterie tous charmaient. Ta mère et les religieuses t’avaient enseigné les bonnes manières que, plus tard, tu nous as transmises à ton tour. Ton habileté sociale était remarquable. Ta répartie légendaire. Les jeux de cartes te passionnaient. Joueuse, rusée et déterminée sont des qualités que nous t’avons vu décliner sous toutes sortes de couleurs.

Alors que Reine, ta sœur, son fiancé Bruno ainsi que toi, leur chaperon, vous vous rendiez à une partie des Canadiens au Forum à Montréal en 1945, vous avez dû changer vos plans à la dernière minute, car il ne restait plus de billets. C’est ce soir-là que tu as rencontré ton futur époux, Jean Paul Demers, notre défunt et cher père.  Ce jeune homme fringant et timide fraichement débarqué d’une calèche en provenance de Nominingue assistait à la représentation des Deux orphelines au Monument national (2) en compagnie de son frère benjamin Raymond. Toi et les tiens étiez assis deux rangées plus loin dans la même allée. Jean-Paul t’avait remarqué et Raymond le matelot déluré l’avait encouragé à s’avancer.

De cette union sont nées sept enfants. Nous avons comblé ton cœur de mère. Urbaine jusqu’au bout des doigts tu as choisi Montréal, la grande ville, pour élever ta famille. Tu nous as maternés avec amour. Ta confiance en nous et en la vie me fascine encore. Tu nous encourageais à nous émanciper. Cependant, la tristesse a envahi tes nuits et ta solitude toujours un peu plus à chacune des morts de tes trois enfants et ton mari chéris.

Denise à Sorel

Femme d’action et d’affaires, autonome et indépendante, tu ne pouvais te résoudre à attendre ton homme pour signer tes chèques. À une époque où les femmes ne travaillaient pas « en dehors », tu as tenu maison de pension comme ta mère et tes tantes avant. Plus tard, te voir marchander avec brio les belles antiquités que tu collectionnais et revendais était épatant.

Tu étais fière de composer avec Jean-Paul le premier couple Demers à acquérir une maison en ville. Raoul, ton beau-père que tu affectionnais, avait peur pour vous. Puis vous en avez acheté plusieurs autres. Toi et Jean-Paul formiez un duo prospère et vous y trouviez satisfaction et fierté. 

Tu étais vive d’esprit, créative, ingénieuse et drôle. Ta mémoire des chiffres était prodigieuse. Tu as encouragé tes filles à aller à l’université alors que le Québec ouvrait à peine ses portes à la reconnaissance du droit des femmes et aux études supérieures pour tous.

Tout au cours de ta vie, tu as pénétré profondément dans le cœur de centaines de personnes. Ton hospitalité comblait de gaieté et de réconfort les membres de ta grande famille et les amis. Grand-mère enjouée, dévouée et permissive, tu as cajolé chacun de tes petits-enfants avec joie. Tu leur servais leur collation préférée sur de petites tables devant la télévision. Ils raffolaient de ce traitement de prince et de princesse. Tu les faisais rire et tu leur pardonnais tout. Ils t’aiment beaucoup. Ta drôlerie et ta vivacité restent présentes dans leur esprit quand ils pensent à toi.

Dans ton âge d’or, tu te penchais sur tous les bambins lors de tes longues marches, leur parlant et leur souriant. Tu adressais des bonjours aux passants. Tu te passionnais pour le bridge.

Quatre d’entre tes enfants t’accompagnent ici. Nous sommes contentes de t’avoir connu dans ce vieil âge et nourries par cette relation filiale murie comme un bon vin. Alors que tu nous as couvés de longues années, tranquillement cet ordre s’est inversé et ce fut à notre tour de prendre soin de toi. Avec tendresse et plaisir, nous, tes filles et tes gendres adorés t’avons fréquentée et soutenue jusqu’à la fin, jusqu’à maintenant. Tes petits-enfants te visitaient avec autant de bonheur.

Tu nous offres en héritage à nous tes filles de l’argent. C’était tellement important pour toi ainsi que pour papa. Pour vous, la richesse matérielle assurait la sécurité et tu nous voulais sereines et heureuses. Nous l’apprécions. Aussi, tu nous laisses amour et humour. Je ne saurais dire à qui tu as légué ton talent de comique. Il triomphait dans le sérieux avec lequel tu racontais des blagues. Tu avais le sens du punch. Tu ne souriais qu’après que tes interlocuteurs aient éclaté de rire.

Merci !

Ciel d'orage au cimetière
Photo Jacqueline Martin : Ciel d'orage sur le cimetière

Aujourd'hui, nous compatissons avec ta détresse et ta souffrance. Nous aurions voulu te l’enlever. La vie est belle et elle l’a été pour toi durant de nombreuses années. Cependant après une longue accalmie, le sombre voile de la dépression t’a recouverte à nouveau. Même la foi religieuse que tu projetais sur Mère Theresa ne te consolait plus. Nous avons essayé de comprendre quel était ce mal sourd qui t’assaillait. Dans l’action, tu l’oubliais. La vieillesse te gagnant, ta vitalité diminuant, le cancer t’affaiblissant, le spleen s’est intensifié. Tu n’arrivais plus à « faire changement ». Non plus à traduire en mots cette ombre. Tu as fait appel à la pharmacopée psychiatrique pour anesthésier le spectre. Mais il s’esquivait et les docteurs n’ont pas réussi à le mater. 

Est-ce nécessaire de vivre jusqu’à ce que notre corps épuise sa flamme ? Nous n’en savons rien. Mais chose certaine, ta mort nous pose la question. Elle nous ébranle. Elle nous interroge aussi sur le déclin. 

Quand les forces vitales s’amenuisent et que la chair devient inconfortable ! Quand des humeurs mélancoliques squattent l’esprit et que nous ne trouvons plus de sens à la vie ! Quand notre être inactif nous semble inutile voire un poids pour nos proches ! Que reste-t-il ?

Que déciderons-nous quand nous arriverons à cette étape de la perte ? Aurons-nous la patience d’attendre la mort ?

Nous ne savons pas et nous respectons ta décision. Elle nous prend de court et elle nous laboure. Elle nous attendrit le cœur et nous compatissons avec ton âme.

Mère samouraï, tu t’es soucié de notre bien-être jusqu’à la fin en nous invitant à nous asseoir alors que nous t’entourions sur ton lit de trépas. Tu disais vouloir rejoindre les tiens. Tu nous as demandé de ne pas te juger. 

Pars en paix !

Nous t’aimons Denise, la souriante !

Dans ta lettre d’adieu que nous avons lu après ton décès tu as terminé avec ces mots: « Pleurez pas. Je vous aime tant. »

Nous nous réjouissons. Sur la balance de la justice de l’au-delà, ton grand cœur vaudra son pesant d’or.

Cependant, nous pleurons. Nous t’aimons tant. 

Renée Demers
reneedemers@covivia.com

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  1. Mise en contexte: à l'époque les jeunes filles de famille nombreuse quittaient la maison familiale pour aller travailler comme bonnes dans les maisons bourgeoises, les parents ne pouvant nourrir toutes les bouches.
  2. Érigé entre 1891 et 1893, le Monument-National est le plus ancien théâtre québécois encore en fonction aujourd’hui.

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Volume 12, numéro 18 — Mercredi, 16 novembre 2016
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