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Rituel funéraire

Renée Demers

Rituel funéraire

J’étais la première. La salle était vide. L’invitation à ce rituel mortuaire avait été transmise à toutes les personnes qui la connaissaient ainsi qu’à nos amis à mes sœurs et à moi, les endeuillées. Sur l’autel trônait l’urne sobre en bois naturel encadrée par deux bouquets blancs. Son nom était gravé sur une petite plaque dorée à l'avant : Denise Forcier-Demers. 1924-2016 dessous. Sur le mur à droite, le déroulement des photos venait tout juste d’être mis en branle par un préposé attentionné. Ces clichés de sa vie ajoutaient de la vivacité à l’atmosphère. Sous cet écran improvisé, sur une table basse resplendissait sa magnifique photographie de mariage entourée par des portraits de famille nombreuse. Le salon était lumineux avec ses cloisons blanches et ses grandes fenêtres. Une cinquantaine de fauteuils noirs confortables occupaient l’espace. Le silence était bon.

Mes parents

Je pris quelques minutes pour m’agenouiller devant les cendres du corps de cette femme tant aimée. Je récitai le Notre-Père pour elle. Je chantai des om et des mantras que je vénère. Je la remerciai pour son soutien tout au long de mon existence. Une mère est une passeuse généreuse.

Recueillie, j’étais prête pour accueillir tout ce beau monde qui porterait Denise à son ultime repos. J’étais sereine. Je me sentais calme et vaste.

Ma sœur cadette et mon beau-frère entrèrent dans la salle, suivis des deux autres couples fraternels. Nous nous saluâmes. Nous nous enlaçâmes. Nous réglâmes les derniers détails de la journée en nous souhaitant bonne chance. The show must go on… Nous étions fin prêts.

Des personnes de toutes les époques de mon histoire défilèrent dans les heures qui suivirent. Le salon se remplit au maximum de sa capacité. Du cousin qui m’avait endormie poupon sur ses genoux à mes amis communaux avec qui je partage un territoire actuellement. Beaucoup avaient répondu à l’appel. Les enfants chéris de la troisième génération, les sœurs, les beaux-frères, les oncles, les tantes, les cousins, les cousines, les amis, les collègues de travail et ceux de Covivia m’entouraient de leur affection. Ils étaient là pour célébrer les obsèques et nous soutenir, mes soeurs et moi, dans cette perte. C’était nourrissant de ressentir la chaleur humaine et la douceur. Des salutations, des anecdotes, des reconnaissances, des souvenirs, des fous rires entrecoupés de larmes, des sourires, des poignées de mains, des accolades, des yeux dans les yeux pour toutes paroles. Ces interactions se succédaient rapidement les unes aux autres dans un tourbillon d’effluves émouvants et d’échange humain.Tous communiaient à la mort de Denise et lui envoyait leur amour pour faciliter son départ de la belle planète Terre.

J’étais au centre d’un vortex de bonté et de présence. C’était bienheureux. La conscience est stimulée par le retrait et l’absence. L’humanité présentait en cette journée son essence divine dévoilée par la lumière intérieure. Elle giclait d’une fente dans nos carapaces égocentriques. La mort opère une brèche dans notre personnalité et elle ouvre notre cœur si on la laisse nous pénétrer. Sa grâce éclaire nos esprits. Le temps s'arrête. La communication sincère atteint des sommets d’authenticité. 

La sollicitude des participants était palpable. J’étais réchauffée par les témoignages de sympathie et la tendresse des touchers. J’étais comblée. Les morts ont besoin de vibrations aimantes pour favoriser un passage paisible vers l’au-delà d’autant plus quand leur trépas est tragique. L'âme de Denise en recevait en abondance.

Le diacre fit son entrée dans la salle vers 16 h. C’était un grand gaillard à la mine épanouie. Il officierait la cérémonie funéraire. Plus tôt, nous avions convenu qu’il m’inviterait à m’approcher pour présenter l’hommage à la défunte. Je l’avais composé au nom de mes sœurs, de mes beaux-frères et de moi-même. J’étais prête.

Quand on m’avait demandé de rédiger l’allocution, j’avais accepté pour Denise. Je voulais lui offrir ce chant du cygne posthume. Car c’est d’elle que l’inspiration viendrait. J’ai mis quelques jours à composer cette offrande. Écrire, trouver les mots appropriés, relire, changer l’ordre des paragraphes, déclamer, rectifier, réécrire, laisser de côté. Y revenir le lendemain et poursuivre le processus créatif jusqu’à satisfaction. Après quelques jours, mon ventre et mon coeur donnèrent leur acquiescement. C’était achevé.

Le moment venu de prononcer cette allocution, je désirais la rendre de vive voix avec tout autant de ferveur. Je voulais ma voix gonflée de sang et de vitalité. Pour elle, pour la belle Denise, humaine, femme, sœur, tante, amie.

L’officiant s’approcha du lutrin. Un grand silence bienfaisant descendit sur nous. Il nous invita au recueillement. Il entama la cérémonie avec un Notre-Père. Synchronique répétition qui marquait cette étape solennelle du rituel. Il raconta ensuite la parabole biblique des dix vierges selon Matthieu (1). J’aime cette histoire qui nous exhorte à garder notre lampe allumée et à prévoir une réserve d’huile au cas où la situation espérée tarderait à se matérialiser (2). Contente qu’il l’ait choisie, car elle me fascine depuis longtemps. Puis il me pria de m’avancer.

Devant, je faisais face à l’assemblée. Les fauteuils étaient tous occupés. Des dizaines de personnes étaient debout à l’arrière ainsi que sur les côtés. Elles dessinaient un cercle protecteur. L'assistance nombreuse jumelée à l’espace sonore vide étaient impressionnants . Alors que j’avais été stressée dans les jours précédents à l’idée de cette prestation, le calme m’envahit. J’étais là avec toutes ces personnes en communion avec l’âme de Denise. Je ressentais l’accueil bienveillant de tous. Je me sentais reliée. Le sourire intérieur et la mélancolie de la tristesse illuminaient leurs yeux. L’introspection était profonde.

Je les informai que ce serait un peu long leur résumant la situation en ces mots : « quatre-vingt-douze ans, c’est long, vous savez ». Un rire d’approbation retentit. Je me sentais en excellente compagnie, je commençai : « Chère Denise… » (3)

Le texte comportait une courte biographie suivie d’une explication de notre émoi et de notre réflexion à nous ses proches devant les circonstances dramatiques de sa mort. Quelquefois en chemin, j’interrompis ma lecture et je me demandai à l’audience : « Est-ce que je continue ? » À chaque fois, la réponse était oui. Rassurée et amusée, je reprenais. C’était confortable d’être là à réciter cet éloge. J’étais à la place où je devais être à ce moment précis. Totalement présente. Je percevais que l’assistance était conquise. L’inspiration m’avait soufflé les mots justes. J’étais telle une vestale transmettant les paroles des dieux. Beaucoup d’énergie m’habitait à ce moment. Les gens étaient pendus à mes lèvres, touchés. Je ressuscitais Denise pour quelques instants.

Des applaudissements chaleureux éclatèrent quand je baissai le ton sur la dernière phrase. Le diacre à côté de moi lança un « Wow ». Je regagnai mon siège.

L’organiste joua « Ave Maria » pendant que l’assemblée tournée vers le diaporama regardait les images montrant Denise à différents âges de sa vie. Beaucoup des scènes présentées étaient des célébrations, des regroupements festifs. Mais n’est-ce justement pas là que nous prenons les photos ? Dans ces moments heureux.

Au moment où l’émotion atteignait son comble et que des larmes coulaient sur les visages, apparut cette photo de Denise la vieille dame fière épaulée par son petit-fils fraîchement diplômé grand comme un géant. À ses côtés, elle semblait étrangement petite. Quelque chose de légèrement déformé dans le rendu de la photo, la stature gigantesque du jeune homme chic avec sa crinière rousse extravagante et son sourire clownesque enlaçant sa grand-mère, était hilarant. Alors qu’une majorité d’entre nous étaient sur le point de pleurer, l’arrivée soudaine de cette scène provoqua un fou rire généralisé. L’Ave Maria s’acheva.

Le diacre réclama notre attention à nouveau. Réchauffé par la qualité de l’écoute et la teneur de l’hommage rendu, il se déploya. Juste et respectueux, il nomma le geste de suicide que Denise avait accompli. Il servit de pont pacificateur entre la réalité crue de la mort que Denise s’était infligée à bout d’espérance, le tabou social et les valeurs traditionnelles des membres de sa famille catholique présents. Il accueillit tout un chacun là où ils se situaient avec doigté et spiritualité. Il raconta qu’une de ses grandes interrogations au cours de sa jeunesse était la sainteté. Après quelques tentatives pour obtenir une explication satisfaisante de la sainteté, un de ses professeurs d’études théologiques lui avait répondu : « la sainteté, c’est d’en faire juste un peu plus que ce qu’on croit être notre limite d’amour, de compassion et de générosité »… contrairement aux règles officielles du Vatican qui réclame l’attestation de deux miracles pour confirmer la sainteté d’une personne. Il avait trouvé dans ce commentaire un éclaircissement à sa mesure et aujourd’hui cela nous aidait aussi. Il insista sur le "Juste un peu plus". Son enseignement résonna en notre fors intérieur.

Le service se termina sur un hymne musical pendant que plusieurs s’avancèrent lentement à l’avant pour livrer en silence un dernier message à Denise devant l’urne. Plusieurs soupirs furent entendus.

Soupirs
Photo : Claude Charlebois

Après que le départ du diacre et un brouhaha de quelques minutes où chacun échangeait avec leurs voisins, on annonça qu’un buffet était offert à tous. On nous invita à nous rendre dans la salle adjacente. Un mouvement de foule se dirigea vers la sortie. Une file se forma aux abords de la première table du repas. Les gastronomiques petits sandwichs pas de croûtes, symboles mortuaires québécois par excellence, clôturaient ce rite funéraire. Les plateaux regorgeaient de victuailles appétissantes. Les invités étaient heureux devant ce festin.

C’était bon pour mes sœurs et moi d’offrir ce banquet à tous ces gens qui s’étaient déplacés pour accomplir ce rituel avec nous. Nous terminions cette remémoration de la chair de Denise en nourrissant celle des invités. Nous partagions un repas. La nourriture comblait notre appétit et elle favorisait la convivialité de cette communion. Les personnes se regroupèrent par affinités ou liens familiaux en tablée, d’autres debout se promenaient d’une cellule à l’autre. Des gens quittaient en embrassant tout le monde. Le son des voix monta. L’ambiance devint festive. On parla de revoyure dans des circonstances plus heureuses. Au moment du départ, plusieurs me saluèrent me remerciant d’avoir redonné vie à Denise, leur tante, leur deuxième mère, leur sœur, leur amie. Cela leur avait fait du bien. Ils quittaient l’âme tranquille.

Alors que chacun ouvrait la porte au bas de l’édifice qui donnait sur la rue, il remit ses préoccupations et ses obsessions personnelles au centre de son mental. Cependant il était plus relié, plus aimant, plus présent. La communauté est un gage de bonheur et d’équilibre. Les liens sont précieux. La peine est moins pesante quand on la partage et la joie plus grande. Chacun était plus épanoui.

La métamorphose que ce rituel soulignait et la gratitude qu’il engendrait étaient significatifs. L'union, le silence, la concentration, la prière, la gestuelle sont des éléments d’humanisation et de spiritualité. En cette ère matérialiste, il est important de consacrer du temps et de l’énergie à pratiquer des cérémonies qui sacralisent ces étapes primordiales de la vie.

Merci à mes sœurs qui ont planifié cette journée. Merci à tous ceux et celles qui y ont participé et ont honoré la mort avec nous. Merci à toutes les personnes qui célèbrent et prennent part à des rituels. Ces cérémonies verticalisent ces moments cruciaux que notre société moderne dans sa quête effrénée banalise. Tout s’égalise au même niveau. Le pragmatisme de notre époque en nous restreignant à notre dimension matérielle, utilitaire, individuelle et consommatrice rend l’existence morne. Vivement et joyeusement, occupons aussi notre espace social et spirituel.

Alors nous ressentons véritablement que nous sommes tous unis les uns aux autres ainsi qu’à la Terre et au Cosmos. Nous devenons plus amples et c’est bon.

Bon voyage Denise !

Renée Demers
reneedemers@covivia.com

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(1) Parabole des dix vierges
(2) Que signifie la parabole des dix vierges ?
(3) Hommage


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Volume 12, numéro 19 — Mercredi, 30 novembre 2016
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