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Sur les pas de Thomas Berry - Retour aux sources

Sur les pas de Thomas Berry

Retour aux sources

« Le moindre contact avec les Autochtones de ce continent suffit à remplir le cœur d’enthousiasme et cette expérience est rehaussée plutôt que diminuée par le fait qu’ils ont eu à traverser la période de désintégration que l’on sait. L’aspect mystique de leur rapport traditionnel à la Terre fait d'eux des guides parmi les plus fiables vers un avenir durable. » Thomas Berry (The Dream of the Earth, ch. 1, toutes les citations de T.B. dans cet article proviennent de ma traduction de cet ouvrage).

Le « contact avec les Autochtones » dont parle Thomas Berry passe par une écoute attentive des légendes et des contes qui tissent la riche cosmologie des Premières Nations du continent américain. Par un ironique renversement de situation, la résilience des peuples aborigènes fait aujourd’hui de leur « spiritualité de la Terre » une école de citoyenneté écologique incontournable pour les sociétés industrielles qui ont pourtant tout fait pour les supprimer. « Heureusement pour nous, les peuples autochtones d’Amérique du Nord nous offrent une des traditions les plus globales d’intimité avec la Terre incluant toute la gamme des phénomènes naturels et des multiples formes de vie qui constituent la communauté planétaire. Il nous faut aborder cette tradition sous son aspect d’expérience immédiate empreinte de sensibilité émotionnelle et sujette à un éventail de modes d’expression », écrit encore Thomas Berry.

L’intimité avec la Terre commence par une sensibilité émotionnelle et une courtoisie dont il cite en exemple un rituel d’Action de grâce des Iroquois, rituel où il voit « une des cérémonies les plus remarquables jamais conçues ». Le refrain de ce rituel donne à lui seul une mesure de l’intimité dont il s’agit : « Nous rendons grâce, tout d’abord à notre mère la Terre qui nous maintient en vie, aux rivières et à tous les cours d’eau, aux herbes, au maïs, aux fèves et aux courges, aux arbustes et aux arbres, au vent, à la lune, aux étoiles, au soleil et, par-dessus tout, au Grand Esprit qui dirige toutes choses. »

Composé dans un bocage de l’Ombrie, plus de trois siècles avant qu’un certain Cristoforo Colombo hisse une voile qui s’avérera génocidaire pour bien des peuples autochtones d’Amérique, le Cantique des créatures, attribué à saint François d’Assise, présente un parallélisme frappant avec ce rituel d’Action de grâce des Iroquois : « Laudato si, mi Signore, loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles… pour frère Vent, et pour l’air et pour les nuages, pour l’azur calme et tous les temps… pour sœur Eau… pour sœur notre mère la Terre qui nous porte et nous nourrit, qui produit la diversité des fruits, avec les fleurs diaprées et les herbes… ».

Thomas Berry décrit également l’intimité courtoise des Indiens Omaha avec la Terre dans le rituel de présentation du nouveau-né : « Quand un enfant vient au monde, la tribu l’annonce à tout l’univers. Ils commencent par s’adresser au soleil, à la lune, aux étoiles et à tous les êtres célestes en disant : “Un nouvel être vivant vient d’arriver parmi vous. Consentez, nous vous en supplions, à ce qu’il vive! Aplanissez ses voies qu’il puisse atteindre le sommet de la première colline”. Ils s’adressent ensuite au monde aérien, aux vents, aux nuages, à la pluie, aux brumes et à tout ce qui se meut dans les airs, puis aux collines, aux vallées, aux rivières, aux lacs, aux arbres et aux herbes. Et pour finir ils déclarent : “Oiseaux grands et petits, Ô vous qui sillonnez l’azur, et vous, animaux grands et petits qui peuplez la forêt, insectes qui rampez entre les herbes et nichez dans le sol, nous prions ardemment d’écouter notre supplique : consentez tous à ce qu’il vive! Aplanissez ses voies et il ira au-delà des quatre collines” ».

C’est donc à une réconciliation à l’école d’une spiritualité de la Terre guidée par leurs anciens élèves que sont généreusement conviés les anciens maîtres des pensionnats autochtones. En annonçant que le 21e siècle serait mystique ou ne serait pas, André Malraux ne se doutait sans doute pas que le « comportement dominé par les sentiments religieux » auquel il faisait allusion prendrait la forme d’une écologie globale. C’est aujourd’hui une évidence et il n’est pas un iota de l’œuvre de Thomas Berry qui ne nous le rappelle.

De mes contacts avec les Autochtones, deux personnages aussi différents qu’inspirants et singuliers survivent à jamais comme deux géants dans ma mémoire. L’un est Max Gros-Louis, longtemps chef de la nation huronne-wendate et l’autre est Charles Coocoo, un des pères spirituels de la nation atikamekw.

Au début des années 1970, j’habitais à Québec et je me rendais régulièrement à la petite boutique d’artisanat du village des Hurons-Wendats en espérant chaque fois y rencontrer Max Gros-Louis, dont la résidence était adjacente à la boutique. Lorsqu’il y était, je me plaisais à l’interroger sur les divers objets d’artisanat qui retenaient mon attention et au sujet desquels il ne tarissait pas d’anecdotes aussi fascinantes qu’éducatives. L’effet le plus bénéfique de ces rencontres fut de m’aider à me débarrasser de bien des préjugés hérités des westerns « colonialistes » de mon enfance et de « Tintin en Amérique », mon album préféré. Toujours patient et courtois, Max Oné-Onti (le bon pagayeur) m’inspirait admiration et respect pour la noblesse à laquelle il devait sans doute aussi son statut de chef. Je le vois encore, lors d’une conférence donnée à l’université Laval, brandir je ne sais plus quel code civil ou pénal encore en usage au 20e siècle et qui commençait par une définition de ce que l’on y entendait par le mot « personne » : « …tout individu qui n’est pas un sauvage ». Ardent défenseur des droits ancestraux des Premières Nations, il rappelait aussi à un auditoire étrangement ignare en matière d’histoire des nations autochtones que ce n’est qu’en 1960 que les Autochtones du Canada ont obtenu le droit de vote et que la perte du statut d’Indien, appelée « émancipation », terme éloquent en soi, était automatique pour tout membre des Premières Nations qui aurait obtenu un diplôme universitaire! Autrement dit, « Autochtone diplômé » était un cas de figure légalement proscrit!

Avec Charles Coocoo, le contact fut à la fois plus sobre et plus fulgurant. Au milieu des années 1990, le Réseau Québécois du Transpersonnel avait organisé, à Montréal, un symposium sur la spiritualité autochtone et invité ce guide spirituel de la nation atikamekw de Weymontachie en Haute-Mauricie. J’ai gardé de sa présentation trois images indélébiles : 1) il parlait les yeux fermés; 2) sa voix profonde semblait monter de la Terre; 3) les bras ouverts en signe de révérence et découpant avec emphase le dernier mot, je l’entends encore déclamer : « Quand j’entre dans la forêt, j’entre dans une ca-thé-dra-le! » Vingt ans plus tard, en mars 2014, lors d’une conférence organisée par Terre sacrée et intitulée « Nous sommes des homo luminus », j’ai retrouvé avec bonheur les mêmes yeux fermés, la même voix et la même profondeur.

Dans une entrevue accordée à la revue Relations en 2005, Charles Coocoo expliquait être encore « un homme en colère qui essaie de maîtriser cette force et qui essaie d’instaurer une nouvelle relation avec [ses] partenaires. Même si l’Église catholique a demandé pardon aux Autochtones, il m’est difficile en ce moment d’accorder ce pardon. Cela ne peut se faire en quelques jours. Mais cette guérison au niveau de l’être profond, au niveau de l’âme, c’est à travers les éléments culturels ancestraux qui apportent réconfort et soulagement que nous la retrouvons. Sans le soutien des éléments culturels et cérémoniels, je me demande ce que je serais devenu, probablement l’un des nombreux suicidés dont on fait mention dans les statistiques concernant la santé mentale des Autochtones! »

Dans la même interview, il décrit un rituel de naissance tout à fait semblable au rituel des Indiens Omaha mentionné par Thomas Berry : « Présentement, beaucoup de jeunes familles demandent à vivre les cérémonies qui expriment le cycle de la vie. L’une d’elles s’appelle otepihawson. C’est l’une de celles que je trouve les plus significatives. Après leur accouchement, les femmes Atikamekw emportent avec elles le placenta. Quand elles rentrent dans leur communauté, elles demandent à un aîné ou une aînée de faire le rituel. Ce rituel rappelle à la fois l’appartenance au territoire et une relation spirituelle particulière à la Terre, parce que ce placenta a été créateur, comme l’est la Terre-Mère. Par cet enterrement du placenta, l’énergie s’établit entre le cosmos, la Terre et les êtres humains.

La deuxième cérémonie est celle du nouveau-né. L’ensemble de la famille élargie se réunit et c’est la responsabilité de la femme de faire la présentation à toute sa parenté de cet enfant qui est venu au monde. Par la même occasion, l’enfant est présenté à l’environnement, à la nature. La famille élargie prend conscience de son devoir, de son engagement et de sa responsabilité pour protéger l’enfant, le conseiller et favoriser son développement harmonieux. La cérémonie du nouveau-né fortifie l’identité et permet de l’intégrer à ses divers milieux d’appartenance.

La troisième cérémonie à caractère culturel est celle des premiers pas. Quand un enfant marche pour la première fois sur cette Terre, il commence à être initié à ses responsabilités face à elle, à l’environnement et à la nature. Il commence à apprendre à marcher la tête haute, avec fierté, à marcher avec son peuple et à marcher avec la Terre-Mère ».

Est-il utile de rappeler, pour conclure, que le retour aux sources préconisé par Thomas Berry et dont les Autochtones sont aujourd’hui des guides incontournables n’est pas une démarche rétrograde, mais un voyage en avant rendu possible par une simple mais difficile ouverture à l’impulsion vitale que nous héritons du passé pour peu que nous acceptions de faire le silence et d’écouter? Le poète T.S. Eliot résume cette progression vers la source dans ces quatre vers tirés d’un de ses Quatre Quatuors :

Nous continuerons le voyage
Et au bout de l’exploration
Touchant l’originel rivage
D’un savoir neuf le connaîtrons.

Le retour aux sources nous appelle en avant, compagnons!


Photo : Ulrike Wegener
La source du Doubs

Daniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 12, numéro 10 — Mercredi, 25 mai 2016
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