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Sur les pas de Thomas Berry - Changer d’envoûtement

Sur les pas de Thomas Berry - Changer d’envoûtement

« … le principal obstacle au remplacement de l’ordre industriel n’est pas son aspect physique, mais l’envoûtement psychique qu’il provoque. Cette adhésion mythique a précédé la mise en œuvre des réalisations industrielles et en constituait une prémisse plutôt qu’une conséquence. » Thomas Berry (The Dream of the Earth, ch. 4, traduction D.L.)

« Envoûtement » et « voûte » (les deux mots clés de cette réflexion) ont pour racine commune le verbe latin « volvere » qui signifie « tourner » et dont était dérivé « vultus », le visage, partie la plus tournante et changeante du corps. L’envoûtement était une pratique magique consistant à poser certains gestes rituels sur une reproduction du visage de la personne à laquelle on voulait jeter un sort, par exemple en y enfonçant des clous comme dans une poupée vaudou. Nombreux sont les mots et expressions où l’idée de courbure ou de rotation est dérivée de ce même « volvere » que l’on reconnaît dans « faire volte-face », « avoir le dos voûté », la « voûte » d’une cathédrale ou du ciel, la « révolution », etc. Volvo, la marque suédoise bien connue, dont le nom signifie « je tourne », fabriquait initialement des roulements à billes. Moins facile à déchiffrer, le « volume » qui dort sur une étagère de bibliothèque est ainsi appelé en souvenir de son ancêtre le rouleau de papyrus.

Pour Thomas Berry, nos meilleures intentions en matière d’écologie sont vouées à l’échec si elles ne sont pas ancrées dans un envoûtement comparable à une passion amoureuse envers la biosphère. Un obstacle majeur est que la psyché humaine est déjà sous l’effet d’un envoûtement puissant et toxique par rapport aux pouvoirs surmultipliés que nous procure le paradigme industriel.

Si elle est devenue une séquelle du paradigme matérialiste, l’ivresse que nous procurent la science et la technologie n’était pourtant pas à l’origine de la démarche scientifique. Pour Thomas Berry, « l’homme de science est fasciné par une expérience qui relève de la vision et dont il ne fait que commencer à prendre conscience. On ne répétera jamais assez que la force motrice fondamentale de l’effort scientifique n’est pas scientifique, tout comme la force motrice fondamentale de l’aventure technologique ne relève pas de la technologie. Dans un cas comme dans l’autre, l’objet de la quête est une vision transformatrice radicale qui n’est pas tellement différente de la quête de vision spirituelle des anciennes cultures ou des grandes civilisations du passé. Les efforts scientifiques aussi bien que technologiques des deux derniers siècles ne pouvaient être soutenus que par une quête de vision de ce type et l’aveuglement dont ont fait preuve les scientifiques et les technologues face à l’impasse où ils menaient l’aventure humaine ne s’explique que par un envoûtement total ».

Selon Jean-Paul Sartre dans L’Être et le néant « le désir est une conduite d’envoûtement » or, c’est un cliché de le dire, l’ère industrielle est caractérisée par une dictature et une culture du désir qui se traduisent par la poursuite frénétique du « plus » : plus vite, plus grand, plus fort, plus durable, plus excitant, etc.

Le fardeau du désir matérialiste a été analysé de manière très convaincante par Henri Bergson dans « Les deux sources de la morale et de la religion »(1932) : « La mécanique ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l'humanité qu'elle a courbée encore davantage vers la Terre, arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel ». Autre manière de le dire : l’humanité voûtée sous le poids de l’envoûtement mécaniste a perdu de vue la voûte céleste.

Passer d’un envoûtement à un autre n’est pas mince affaire. La première exigence pour s’ouvrir à un envoûtement d’ordre écologique est de se familiariser avec la biosphère : « On ne connaît que les choses que l’on apprivoise ». Lorsque Thomas Berry affirme qu’écouter ou périr est le choix crucial auquel nous faisons face, c’est évidemment une figure de style, car la présence intime qu’il nous faut rétablir requiert toutes nos facultés sensorielles, ouïe, vue, odorat, goût et toucher, auxquelles il faut ajouter une sensibilité aux dimensions subtiles de notre environnement, parfois appelée sixième sens.

Se désenvoûter du paradigme mécaniste n’exige pas de le répudier, mais de le remettre à sa juste place, c’est-à-dire d’aborder la science et la technologie comme des moyens et non comme des fins en soi. Toujours selon Bergson : « L'homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d'appui. Il devra peser sur la matière s'il veut se détacher d'elle. En d'autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l'a pas assez remarqué, parce que la mécanique par un accident d'aiguillage a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre, plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu'il devrait être, dans ce qui en fait l'essence ».

Comparant les outils que nous fournit la science à des membres artificiels ayant pour effet d’agrandir le corps humain, Bergson constatait dès 1932 que « dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'où le vide entre lui et elle. D'où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d'énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'âme, et que la mécanique exigerait une mystique ».

Presque un siècle après Bergson, ce constat est repris dans l’Encyclique Laudato Si, notamment au paragraphe 105 où le pape François écrit : « On a tendance à croire que tout accroissement de puissance est en soi “progrès”, un degré plus haut de sécurité, d’utilité, de bien-être, de force vitale, de plénitude des valeurs, comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même. Le fait est que l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir, parce que l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience ».

On sait que le toxicomane est si attaché à sa drogue qu’il perdra plutôt sa famille, sa santé, son emploi et sa dignité plutôt que d’y renoncer. Le même mécanisme entre en jeu dans l’ivresse du paradigme industriel et le cumul des pertes qui en découlent est impuissant à dicter une sobriété : « Qu’elle était verte ma vallée » est le titre d’un classique du cinéma (1941) qui déplorait la perte des paysages bucoliques d’un Pays de Galles encrassé par les mines de charbon; la perte contemporaine des paysages et la pollution de l’air et de l’eau dans maints pays en pleine industrialisation comme l’Inde et la Chine en sont la version contemporaine à une échelle surmultipliée. Combien de milliers d’espèces animales et végétales ont disparu depuis le coup de semonce de Rachel Carson dans Printemps silencieux en 1962? Dès les débuts de la révolution industrielle, le visionnaire William Blake (1757-1827) avait en vain sonné l’alarme : « Réveille-toi, réveille-toi, ô dormeur du pays des ombres, éveille-toi, grandis! […] Sur toute la sombre vallée atlantique, depuis les collines de Surrey, une eau noire s’accumule. Reviens, Albion, reviens! Tes frères t’appellent, ainsi que tes pères et tes fils, tes nourrices et tes mères, tes sœurs et tes filles pleurent ton âme malade, et la vision divine s’est obscurcie […] Ô Esprit divin, soutiens-moi de tes ailes que je puisse réveiller Albion de son long et froid repos! Car Bacon et Newton, gainés d’acier lugubre, crachent leurs terreurs sur Albion, tels de métalliques fouets, raisonnant comme d’énormes serpents enroulés autour de mes membres, meurtrissant mes minutieuses articulations. Je tourne mes yeux vers les écoles et les universités d’Europe, et je contemple la vague silhouette de Locke dont la sinistre rengaine divague, lessivé par le moulin de la pensée newtonienne. Noir, le tissu se replie en de lourdes couronnes funéraires sur toutes les nations ».

Une perte immense résultant directement de la révolution industrielle bien qu’on en parle peu ou qu’on la banalise est celle de la voûte du ciel nocturne occultée par la pollution lumineuse. Si d’aucuns ont accusé le Siècle des Lumières d’avoir désenchanté le monde en occultant le sens du sacré, la lumière polluante dont il est question ici n’est pas celle de la raison déifiée, mais d’une de ses créations : l’ampoule électrique.

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Selon une étude menée dans le cadre du Programme Night Skies du Service des parcs nationaux des États-Unis, 80 pour cent des Américains et 60 pour cent des Européens ne peuvent plus voir la Voie lactée de la porte de leur résidence et dans certains pays comme Singapour et le Koweït, le ciel nocturne a totalement disparu. Quand on sait le rôle fondamental qu’a joué la contemplation du ciel nocturne sur l’imaginaire individuel et collectif de l’humanité depuis les origines, l’importante contribution de la pollution lumineuse au désenchantement du monde se passe de démonstration. Dan Duriscoe, un des auteurs de cette étude, interviewé pour l’émission The Current du réseau anglais de Radio Canada, disait voir dans la perte des ciels nocturnes une véritable catastrophe culturelle : « Depuis la nuit des temps, un authentique lien spirituel ou intellectuel [avec le ciel étoilé] existe et, quand on y pense, ce phénomène de pollution lumineuse est relativement récent dans notre culture. C’est comme un choc du futur, on grandit aujourd’hui sans même savoir ce que l’on a perdu ».

Si, comme l’affirme Thomas Berry, « nos convictions les plus profondes se situent à l’interface de notre humanité et d’un mystère ultime d’où provient l’univers », nous devrions reconnaître dans une forme de pollution qui nous prive de la voûte étoilée un obstacle majeur et très concret au nouvel envoûtement que l’écothéologien appelle de ses vœux. Notre perte de contrôle sur le geste pourtant simple qui consisterait à éteindre la lumière artificielle superflue est une autre preuve de l’ivresse dénoncée plus haut.

En guise de conclusion, que chacun éteigne devant sa porte, et la voûte étoilée s’illuminera de nouveau au-dessus de nos têtes. Un nouvel envoûtement nous attend alors après une autre révolution qui se résumera à tourner les yeux vers le ciel.

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 12, numéro 12 — Mercredi, 24 août 2016
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