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Sur les pas de Thomas Berry - Trois génocides à l'heure

Sur les pas de Thomas Berry - Trois génocides à l'heure...

« On ne peut s’attendre à aucune action d’ampleur suffisante tant que l’humanité ne pourra avec un certain degré de concertation établir une relation fonctionnelle avec un processus planétaire pour lequel les frontières nationales n’existent pas. Les mers, l’air, le ciel, la lumière et toutes les formes de vie de la planète forment un système planétaire unique. Au niveau de l’espèce, l’humanité doit remplir une fonction spécifique au sein de cette communauté de vie, car, en dernier ressort, elle prospérera ou déclinera selon que la Terre et la communauté des espèces qui y vivent prospèrent ou déclinent. » Thomas Berry, Le Rêve de la Terre, chap. 5, trad. D.L.

Je n’ai personnellement jamais rien lu ou entendu en matière d’histoire des civilisations ou de sociologie qui permette de penser qu’à l’exception de cas individuels de renoncement au monde profane pour se consacrer à la vie spirituelle, des groupes humains en position de domination soient capables de renoncer volontairement à leurs privilèges pour devenir de « simples » membres de la communauté plus vaste sur laquelle s’exerçait leur pouvoir; tout exemple du contraire serait pour moi un baume. Quant au renoncement obtenu par la force, l’histoire des États-nations et de la colonisation nous offre maints exemples de privilèges abolis par des révolutions et vite remplacés par des systèmes hiérarchiques aussi abusifs sinon plus que ceux que les « libérateurs » avaient renversés au nom de l’égalité et de la fraternité. La ferme des animaux, de George Orwell est à ce titre une lecture incontournable pour quiconque s’intéresse aux dynamiques révolutionnaires.

Le tableau que Thomas Berry (il n’est pas le seul) nous brosse de la présence humaine à la surface de la planète, en particulier depuis la révolution industrielle, est celui d’un totalitarisme anthropocentrique exercé par l’homme sur toutes les grandes composantes de son écosystème, qu’il s’agisse de la géosphère, de l’hydrosphère, de l’atmosphère et de la biosphère. Loin de s’améliorer depuis la fin des années 1980 où l’écothéologien écrivait Le Rêve de la Terre, cet assaut frontal a pris des proportions dramatiques comme le montrent les quelques exemples qui suivent.

Géosphère : Le 3 septembre 2016, un séisme de magnitude 5,8 frappait l’Oklahoma, en plein centre du continent nord-Américain et l’aspect singulier et caricatural de ce tremblement de terre vient du fait que quelque 5 mois plus tôt, l’institut américain de géophysique publiait une nouvelle carte sismique plaçant l’Oklahoma au même niveau de risque que la Californie, à la différence près qu’en Californie le risque est attribuable à la faille de San Andreas alors qu’en Oklahoma, le risque est un phénomène nouveau attribuable à la fracturation hydraulique, technique d’extraction du pétrole ou du gaz naturel qui provoque dans la croûte terrestre des dégâts qui, s’ils étaient visibles, seraient considérés comme un vandalisme intolérable. En langage académique châtié, on préfère parler de « dislocation ciblée », euphémisme qui n’est pas sans rappeler les « frappes chirurgicales » des guerres modernes. Au lieu de bannir les opérations de fracturation hydraulique, on invoquera sans doute l’absence de preuves scientifiques irréfutables du lien de cause à effet et on continuera à fracturer tant qu’il y aura des dollars à extraire du sous-sol ou qu’un séisme catastrophique aura réglé la question. L’assaut contre la géosphère à des fins d'exploitation agricole, forestière ou minière est également manifeste dans le constat récent que dix pour cent des terres sauvages ont disparu entre 1990 et 2010. Pas besoin d’être fort en maths pour estimer qu’à ce rythme (et en supposant qu’il n’accélère pas) le siècle prochain verra la disparition du trésor écologique que représente la nature vierge.

Hydrosphère (Thomas Berry la distingue de la géosphère): En 2014, une équipe de chercheurs allemands et français s’est penchée sur les données disponibles dans la base de données Waterbase de l’Agence européenne pour l’environnement et a pu dresser une carte des rivières polluées d’Europe qui illustre les risques environnementaux liés à 223 composés organiques présents dans 91 bassins fluviaux. Une partie non négligeable de ces polluants est constituée de produits pharmaceutiques d’origine domestique, notamment des antibiotiques (terme qui signifie « contre la vie »). Toujours à propos d’agression de l’hydrosphère, un article de Louis-Gilles Francoeur dans le Devoir nous apprenait dès 2009 que « Les rivières vierges sont une espèce menacée ».

Atmosphère : La pollution lumineuse a fait l’objet d’une chronique précédente, la pollution sonore (qui ne se limite pas à l’atmosphère puisqu’elle affecte aussi le milieu marin) est tout aussi répandue et, selon le bioacousticien américain Gordon Hempton, il ne resterait qu’une douzaine de lieux silencieux aux États-Unis et le silence pourrait disparaître de la surface de la planète. La pollution atmosphérique « classique », particulaire ou gazeuse continue de faire des ravages : en France, selon une étude menée par la nouvelle Agence de santé publique, la pollution atmosphérique due aux particules fines fait 48 000 morts par an, soit presque autant que l'alcool. En 2012, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) l'estimait responsable de près de 7 millions de morts prématurées par an à l’échelle mondiale. Certains parlent d’« Airpocalypse » pour décrire la pollution aérienne en Chine.

20 minutesBiosphère : Le silence qui suit l’annonce de chaque rapport scientifique chiffrant les ravages infligés par l’homme à la biosphère est a[ba]ssourdissant. « La sixième extinction est en marche » nous dit une équipe de Stanford, Berkeley et Princeton, "bluff!", crient les sceptiques d’un journal à grande distribution en faisant le jeu du statu quo; « Ceux que le sujet intéresse… (sic!) » sont renvoyés à un article où certains environnementalistes s’en prennent à l’aspect paralysant des annonces apocalyptiques et s’alarment davantage de l’état précaire de milliers d’espèces autrefois prospères que du risque d’extinction de masse. « Tous malades » est effectivement moins démotivant que « bientôt tous morts », mais de là à crier au bluff, il y a quand même toute une marge. Une espèce animale ou de plante disparaît toutes les 20 minutes (26 280 espèces chaque année, soit 3 à l’heure!) bof, il y aura moins de moustiques! La moitié des animaux marins ont disparu en 40 ans, bof!, « on mangera du poisson d’élevage » me disait sérieusement un interlocuteur au quotient intellectuel pourtant hors de tout soupçon! C’est à Pierre Rabhi, je crois, que l’on doit la boutade voulant que la meilleure preuve qu’il y a de l’intelligence ailleurs dans l’univers est que personne n’a jamais pris contact avec nous.

Déprimer devant ce tableau ne ferait évidemment qu’y ajouter une pollution de plus, celle de la sphère mentale. Revenons-en plutôt à la citation de Thomas Berry qui ne prévoit aucune « action d’ampleur suffisante tant que l’humanité ne pourra avec un certain degré de concertation établir une relation fonctionnelle avec un processus planétaire pour lequel les frontières nationales n’existent pas ».

Les ingrédients d’une action d’ampleur suffisante sont donc selon lui : 1) un certain degré de concertation; 2) une relation fonctionnelle avec le processus planétaire en faisant abstraction des frontières nationales.

Toute concertation potentiellement fertile me semble reposer sur l’amorce préalable d’une relation fonctionnelle au niveau individuel avec les processus planétaires. D’où l’importance de l’éducation et de la vulgarisation scientifique en matière d’écologie et de processus planétaires. C’est en effet d’une familiarisation avec ces processus que peut naître l’envoûtement indispensable pour développer les énergies créatives requises pour un retournement de la situation dramatique décrite plus haut. Il est clair que les technologies audiovisuelles ont un rôle important à jouer dans cette familiarisation, mais rien ne remplacera le contact direct avec la nature. Nous glissons trop souvent sans nous en apercevoir vers une « déréalisation » de ce contact par interposition d’une technologie à laquelle nous devenons accros. À quoi bon s’émerveiller devant des photos de galaxies lointaines si la perte d’accès visuel à la Voie lactée nous laisse indifférents?

Dans une prochaine chronique, nous examinerons les suggestions de Thomas Berry concernant les composantes d’une éducation favorable à l’amorce d’une relation fonctionnelle avec le processus planétaire. Ce sera dans un mois ou, autre manière de mesurer ce délai pour « ceux que cela intéresse », après l’extinction de quelque 2000 espèces de plus!

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 12, numéro 14 — Mercredi, 21 septembre 2016
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