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Sur les pas de Thomas Berry - Inspection de bagages

Sur les pas de Thomas Berry

Inspection de bagages

Douanes

Le manuscrit de ma traduction de The Dream of the Earth de l’écothéologien Thomas Berry m’a un jour été retourné par un éditeur spécialisé en écologie avec la suggestion que le « bagage chrétien » (sic) de l’auteur m’ouvrirait peut-être les portes d’autres éditeurs. Ce type d'assimilation implicite de la dimension spirituelle d’un regard sur le monde à un fardeau ou à une paille dans l'oeil est fréquent chez des baby-boomers souffrant d’un trouble de stress post-traumatique pour avoir fait leurs premiers pas dans la Grande Noirceur. Chat échaudé craint l’eau froide, on le sait, mais jeter le bébé avec l’eau du bain relève, par contre, de la démesure.

Thomas Berry est tellement peu représentatif de l’idéologie chrétienne traditionnelle, en particulier de celle d’avant l’encyclique du pape François « pour la sauvegarde de la maison commune », que certains porteurs de vieux bagages l’ont même accusé d’hérésie panthéiste et de paganisme. Un autre écothéologien de la trempe de Thomas Berry, Matthew Fox, apologiste de Maître Eckhart, avait lui-même été réduit au silence en 1988 par les douaniers orthodoxes du Vatican et fut finalement exclu de l’ordre des Dominicains en 1993 pour « insubordination ».

Intitulé « La spiritualité chrétienne et l’expérience américaine », le chapitre 9 de The Dream of the Earth, démontre de manière convaincante que le « bagage chrétien » de Thomas Berry, si l’on insiste à utiliser ce terme, loin d’occulter sa vision de la crise écologique, la valide au contraire dans la mesure où il lui permet d’en situer certaines racines dans un aspect sombre de la chrétienté et d’y proposer des solutions.

D’entrée de jeu, Thomas Berry décrit la colonisation de l’Amérique du Nord en ces termes : « L’aventure américaine peut être décrite sur fond de philosophie des Lumières, de christianisme post-Réforme, de compétences scientifiques, d’habiletés technologiques, de dynamisme commercial et de puissance militaire, composantes qui ont toutes déferlé sans restreinte sur ce qui était peut-être un des continents les plus riches, les plus innocents et, à coup sûr, un des plus beaux et un des moins dénaturés de la planète. »

Le verbe « déferler » n’est pas bénin. Ailleurs il parle d’un « assaut brutal envers la Terre » et voit un lien entre les traditions spirituelles encadrant la colonisation et cet assaut brutal : « En dépit des aspects positifs évidents de la spiritualité occidentale tout au long de l’histoire américaine, les traditions spirituelles qui la sous-tendent ont aussi des aspects négatifs, aliénants et même destructeurs. Le fait que les traditions spirituelles occidentales n’aient pas conduit leurs adeptes à modérer l’assaut terrifiant de la société américaine envers le monde naturel, ni même à le comprendre ou à s’y opposer témoigne d’une certaine incompétence ou d’un manque de compréhension de la part de ces traditions. […] Nous ne prétendons pas que la spiritualité traditionnelle soit la seule force en cause, mais elle constitue une force omniprésente extrêmement importante pour la compréhension du processus global ».

Thomas Berry dégage quatre facteurs qui lient la tradition chrétienne et l’assaut envers la planète.

  1. « Si notre association du divin à une entité qui transcende la nature nous permet d’établir un pacte entre l’humanité et le divin, elle se traduit aussi par une négation du monde naturel en tant que lieu de rencontre des dimensions divine et humaine. »
  2. « Une autre difficulté provient de notre insistance à considérer l’humain comme un être spirituel ayant une destinée éternelle dépassant celle des autres membres de la création et relié au divin par un pacte particulier. »
  3. « Une troisième difficulté a surgi à un stade ultérieur, lorsque, après la séparation du divin et de l’humain au niveau de leur rencontre intime au sein du monde naturel, la période de Descartes fit également abstraction du principe vital présent dans les êtres naturels. La notion de matière grossière dont l’activité dépend entièrement de manipulations externes et est de nature purement mécanique en est une extension directe. Nous sommes alors entrés dans une phase mécaniste de notre manière de penser et des normes de base régissant notre expérience du réel et des valeurs. Si une telle phase s’est avérée extrêmement efficace dans ses réalisations à court terme, ses conséquences à long terme n’en sont pas moins désastreuses. »
  4. « Un autre facteur important de l’expérience américaine réside dans la doctrine millénariste chrétienne concernant une ère infrahistorique de paix, de justice et d’abondance devant infailliblement advenir dans le dénouement du plan rédempteur. »

Thomas Berry n’est pas le premier à établir de telles corrélations. En 1913, le philosophe Allemand Ludwig Klages (1872-1956) publiait « Mensch und Erde » [l’Homme et la Terre], ouvrage qui fait aujourd’hui figure de traité d’écologie visionnaire. On y lit notamment ceci [traduction libre à partir d’une traduction anglaise par Joe Pryce] : « Nous avons déjà fait remarquer que le “progrès”, la “civilisation” et le “capitalisme” constituent diverses facettes d’une même orientation volitive. Il nous faut aussi admettre que les disciples de cette manière d’aborder le monde sur une base volitive proviennent exclusivement de la chrétienté. Ce n’est que dans ce monde chrétien que les inventions se sont accumulées et que la méthodologie de quantification scientifique “exacte” a été perfectionnée; et ce n’est enfin que dans ce monde, ce monde chrétien continuellement engagé dans l’impérialisme le plus implacable que l’on puisse concevoir, que l’on trouve ces hommes engagés dans la conquête de toutes les races non chrétiennes tout comme dans la conquête de la nature tout entière. [NDT : ces lignes sont écrites en plein colonialisme (1913), 100 ans avant la revanche des fanatiques barbus coupeurs de têtes]. Nous sommes par conséquent contraints de situer les causes immédiates du “progrès” historique mondial dans la chrétienté elle-même. En surface, bien sûr, la chrétienté semble toujours prêcher “l’amour”, mais si l’on y regarde de plus près, ce mot “amour” joue le rôle persuasif d’un masque doré qui cache en réalité une commande catégorique : “Tu dois”, ordre inconditionnel à l’usage exclusif de l’humain, un humain qui en est venu à se considérer comme divin, comme un dieu placé en opposition avec la nature tout entière. La chrétienté peut recourir à des formules comme “le bien-être de la race humaine” ou “de l’humanité”, mais ce que ces formules signifient vraiment, c’est qu’aucun autre être vivant n’a la moindre valeur intrinsèque ou la moindre finalité, sinon celle qui découle d’une obligation de servir l’homme. Depuis le passé le plus lointain, “l’amour” du chrétien ne l’a jamais empêché de persécuter les païens avec une haine meurtrière. Ce même “amour” ne l’empêche pas jusqu’à ce jour d’abolir les rituels sacrés des cultures tribales conquises. On sait fort bien que le bouddhisme interdit de tuer les animaux parce qu’il reconnaît le fait évident que toute créature terrestre partage avec l’humain une nature commune. Par contre, on rassurerait tout de suite quiconque s’objecterait à ce qu’un Italien tue un animal en affirmant que cette créature “n’a pas d’âme” et “n’est pas chrétienne”. Il est donc clair que, pour le chrétien fervent, seul l’homme a le droit de vivre. » [Et vlan!]

Comme on le voit, Klages ne mâchait pas ses mots et sa critique de l’anthropocentrisme chrétien comme facteur de l’assaut brutal envers la biosphère se retrouve en partie chez un Thomas Berry ou un Matthew Fox, pourtant tous deux chrétiens et prêtres. Que Klages ait glissé vers un antisémitisme patent et soit pour cela devenu idéologiquement problématique et « peu fréquentable » n’invalide pas son analyse. Quand bien même Galilée eût fini sa vie comme grand inquisiteur, « et pourtant elle tourne » n’en resterait pas moins juste.

« Tout comme la doctrine de la transcendance divine éliminait du monde naturel une présence divine généralisée, la vision millénariste d’un futur merveilleux se traduisait par un statut dégradé de toutes les modalités d’existence présentes. L’imperfection devint généralisée et tout devait donc être transformé. Cela signifiait aussi que tout ce qui n’avait pas été utilisé devait l’être pour que sa raison d’être s’accomplisse. Rien n’était acceptable dans son état naturel. » Ces mots qui pourraient être de Klages, sont de Thomas Berry dont la pensée ne peut être qualifiée de « bagage chrétien », au sens épouvantail du terme, que par phobie ou faute de l’avoir lu.

Avant de revenir, dans une autre chronique, sur la nouvelle cosmologie proposée par Thomas Berry, l’éloge qui suit de l’ouverture et du mouvement, trouvé aussi dans ses bagages, nous servira de conclusion : « Par définition, toute “tradition” est un processus en évolution et non un mode de croyance, de pensée ou d’action bien établi, fermé et immuable. Il n’y a pas de version définitive du christianisme, de l’hindouisme ou du bouddhisme, on peut seulement discerner un processus chrétien, un processus hindou ou un processus bouddhiste. […].Ce qu’il importe de comprendre ici, c’est que les traditions doivent sans cesse dépasser les formulations diverses auxquelles elles donnent lieu pour faire place à de nouveaux modes d’expression ».

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc

Note de l'éditrice:
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Volume 13, numéro 10 — Mercredi, 17 mai 2017
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