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Sur les pas de Thomas Berry - Un axe, c’est bien, deux, c’est trop

Sur les pas de Thomas Berry

Un axe, c’est bien, deux, c’est trop

Alors que l’orchestre Covivia entame une nouvelle saison sous la baguette de Serge Grenier, son nouvel éditeur et rédacteur en chef auquel je souhaite maintes saisons lyriques inspirantes, je tiens d’abord à remercier Renée Demers d’avoir fondé l’orchestre.

Je me suis demandé si j’allais continuer la série « Sur les pas de Thomas Berry » ou sacrifier à l’appétit ambiant (aux frontières de la gloutonnerie) pour la variété et l’innovation. Le titre inchangé de cette chronique est ma réponse à cette question et traduit ma conviction que le besoin d’innovation n’est nulle part mieux servi que dans le plaidoyer convainquant de Thomas Berry en faveur de la seule innovation qui nous sauvera du désastre : celle de comprendre que la survie de nos enfants et petits enfants repose sur un changement radical de notre manière d’habiter la maison commune.

Le chapitre 10 de son ouvrage-clé, The Dream of the Earth [Le rêve de la Terre], est intitulé « Le nouveau récit ». Les sociétés humaines s’édifient en effet autour de récits cosmologiques fondateurs qui répondent à la première question de la quête de sens : « d’où venons-nous ». L’importance cruciale d’un tel axe du monde est parfaitement illustrée par Spencer et Gillen, deux anthropologues australiens de la fin du XIXe siècle, qui rapportent une tradition aborigène selon laquelle une tribu nomade transportait toujours avec elle le tronc d’un gommier qu’elle plantait en terre avant d’établir son campement tout autour. Cet « axe du monde » s’étant un jour brisé, les membres de la tribu furent si désemparés qu’ils se dispersèrent et se laissèrent mourir.

Dans les mots de Thomas Berry : « Tout est une question de récit. Les problèmes que nous éprouvons aujourd’hui découlent du fait qu’il nous manque un bon récit. Nous sommes actuellement entre deux récits. L’ancien récit, celui qui rendait compte des origines du monde et de la manière dont nous en faisons partie a cessé d’être efficace, sans que nous ayons encore appris le nouveau. Le récit traditionnel des origines de l’univers nous a longtemps servi de référence. Il a contribué à former nos attitudes émotionnelles, a nourri notre sens de la vie et nous a motivés à l’action. Il a aussi servi à donner à la souffrance un caractère sacré et à intégrer les savoirs. En nous réveillant chaque matin, nous savions où nous étions et nous étions en mesure de répondre aux questions que nous posaient nos enfants. Il nous permettait aussi de définir ce qui constituait un crime, de punir ceux qui transgressaient les lois. Tout était encadré par l’ancien récit. Cela ne veut pas dire que tout le monde était nécessairement bon et que la douleur et la stupidité avaient disparu ou que les rapports étaient nécessairement chaleureux entre les humains. L’ancien récit offrait un contexte au sein duquel la vie pouvait avoir un sens. »

Les récits cosmologiques auxquels se référaient les diverses sociétés humaines depuis plusieurs millénaires, bien que différents au niveau des aspects culturels qui en dictaient la chorégraphie et les décors, reposaient sur une perception du monde comme mécanisme immuable assemblé par des personnages divins conçus à l’image de l’homme, même s’il était affirmé, au contraire, que les humains étaient créés à l’image des dieux. C’est au XIVe siècle que la redoutable pandémie de peste noire infligea à l’ancien axe du monde une fracture dont il ne se remettra pas. En quelques années, avec plus d’une centaine de millions de morts à l’échelle d’une planète qui ne comptait qu’environ 430 millions d’humains, un schisme qui n’a jamais été réduit depuis s’amorça entre la science et la religion.

« De la réponse donnée à la peste et aux autres désordres sociaux des quatorzième et quinzième siècles se dégagent deux grandes orientations : l’une pointe vers une rédemption d’ordre religieux, l’autre vers un meilleur contrôle du monde naturel afin d’échapper à la souffrance et de mettre davantage ce monde au service de l’humanité. Les deux communautés culturelles dominantes des derniers siècles se sont édifiées selon ces deux axes : la communauté religieuse des croyants et la communauté séculière avec son nouveau savoir scientifique et sa puissance industrielle d’exploitation du monde naturel. »

Tout comme le proverbe turc qui affirme que « deux capitaines peuvent faire couler le navire », dans une société à deux axes, on s’aperçoit vite que quelque chose ne tourne pas rond, en particulier lorsque le nouvel axe scientifique, avec la découverte de l’évolution, change si fondamentalement la donne : « l’Occident prit soudain conscience du fait que les formes de vie antérieures étaient de nature plus simple que les formes plus tardives et que ces dernières constituaient une évolution de celles qui les précédaient. L’ensemble complexe des manifestations de la vie n’avait pas été mis en place depuis les origines par un acte créateur d’origine divine. Tous les éléments de la Terre et, en particulier, les formes de vie qui l’habitent étaient dans un état de constante transformation ».

Mais une autre surprise attendait les tenants d’un savoir objectif triomphant lorsque « les scientifiques réalisèrent tout à coup que la matière ne pouvait plus être considérée comme opaque. La science cessait d’avoir pour finalité ultime la compréhension d’une réalité externe, mais devenait un moment de communion subjective où l’être humain apparaissait, dans le cadre de l’évolution, comme siège d’une prise de conscience de l’univers par lui-même. »

Sans toujours le réaliser, la science redécouvrait alors que tout est lié et que, selon la formule la plus célèbre de Thomas Berry, « le monde est une communion de sujets et non une collection d’objets ». Corollaire de cette découverte, il n’existe pas de frontière absolue entre l’observateur et « sujet » d’observation, car ob-server, c’est, à la lettre, servir totalement, relation épurée de volonté propre où l’art et la science se rejoignent. Il s’agit évidemment ici de la science dans ses modalités contemplatives les plus nobles et non du bricolage high-tech d’apprentis sorciers en quête de pouvoir, de prestige et d’argent comme les fabricants de porcs humanoïdes auxquels on prête trop souvent le titre de savants. Deux noms d’éminents représentants de cette Science majuscule me viennent à l’esprit : Niels Bohr et Albert Einstein.

Coat of Arms of Niels Bohr
Blason de Niels Bohr

Signe éloquent, le blason du physicien Danois, prix Nobel de physique en 1922, comportait le symbole taoïste taijitu et la devise Contraria sunt complementa (les contraires sont complémentaires), quant à Albert Einstein, prix Nobel de physique en 1921, il écrivait dans les années trente : « J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science. Si quelqu’un ne connaît pas cette sensation ou ne peut plus ressentir étonnement ou surprise, il est un mort vivant et ses yeux sont désormais aveugles. Auréolée de crainte, cette réalité secrète du mystère constitue aussi la religion. Des hommes reconnaissent alors quelque chose d’impénétrable à leur intelligence, mais connaissent les manifestations de cet ordre suprême et de cette beauté inaltérable. Des hommes s’avouent limités dans leur esprit pour appréhender cette perfection. Et cette connaissance et cet aveu prennent le nom de religion. Ainsi, mais seulement ainsi, je suis profondément religieux, comme ces hommes ». Il est clair que les deux axes mentionnés plus haut se rejoignent ici.

Pour Thomas Berry, le nouveau récit de la création développé au sein de la communauté scientifique est l’équivalent moderne des récits de création de l’antiquité. « Ce nouveau récit de la création diffère davantage des récits eurasiens traditionnels que ces derniers ne diffèrent entre eux et il semble appelé à devenir le récit universel qui sera enseigné à tous les enfants qui recevront une éducation moderne formelle où que ce soit dans le monde. »

« Un nouveau paradigme est en train de redéfinir le sens même de l’appartenance au genre humain et c’est précisément ce qui est à la fois tellement excitant, mais aussi tellement douloureux et dérangeant. […] Nous ne disposons plus, pour la transmission intergénérationnelle de valeurs, des techniques d’initiation qui servaient à transmettre les visions et valeurs des générations antérieures aux générations suivantes. Les générations successives ont pourtant toujours besoin d’aide pour pouvoir jouer véritablement leur rôle au fil de l’aventure des processus planétaires. […] Nous avons besoin d’un programme pour aider les jeunes à se connaître dans le contexte spatio-temporel global. »

Comme Einstein dans la citation présentée plus haut, Thomas Berry est d’avis que le monde scientifique et le monde religieux ont une assise commune et qu’en s’élevant au-dessus des rhétoriques sectaires des religions et de la science, « un nouveau langage plus intégral concernant l’être et les valeurs peut voir le jour ».

« Si la manière de procéder de la civilisation et de la religion occidentales a connu une phase d’isolement élitiste et de différentiation par rapport aux autres règnes et par rapport à la Terre, la phase qui nous attend en est une de communion intime avec la communauté humaine dans son ensemble et avec l’univers. »

DanielLaguittonDaniel Laguitton
Abercorn, Qc


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Volume 13, Numéro 13 — Mercredi, 20 septembre 2017
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