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Hélène Vadeboncoeur, militante au long cours

Portraits

Hélène Vadeboncoeur, militante au long cours 

Se battre contre l’injustice fait partie de l’héritage familial d’Hélène Vadeboncoeur. Fille du syndicaliste et essayiste Pierre Vadeboncoeur, et de Marie Gaboury, une enseignante franco-ontarienne qui refusait d’enseigner en anglais à ses élèves comme la loi le prescrivait, sa voie était tracée. Son implication sociale sera indéfectible jusqu’à ce jour.

Après un premier accouchement difficile et des questions laissées sans réponse, elle fera de la périnatalité son premier champ de bataille, pour contribuer à la reprise par les femmes de leur pouvoir d’accoucher dans la dignité et le respect. Trente ans plus tard, en 2014, elle est diagnostiquée électrosensible aux champs électromagnétiques induits notamment par les ondes WiFi. Elle en fera le second champ de bataille de sa vie. Voici le parcours d’une inlassable chercheuse engagée.

La contre-culture

Nous sommes à la fin des années 60, Hélène a 18 ans, aux côtés d’un Serge Mongeau (qui s’est fait connaître comme médecin militant par la suite), elle est bénévole pour l’organisme Chantiers de Montréal sur le projet Loisir dans les ruelles destiné aux jeunes défavorisés, du primaire et du secondaire, dans le quartier centre-sud de Montréal. Puis, elle milite sur la scène municipale au sein du Front d'action politique des salariés à Montréal (FRAP), un parti émanant du mouvement syndical et populaire, qui tente de déloger le maire Jean Drapeau dont la gouvernance manque, entre autres, de transparence.

Début des années 70, après avoir exercé la profession d’orthopédagogue pendant deux années, elle balance tout. Le vent de la contre-culture l’interpelle. Elle et son conjoint sont parmi les fondateurs de la première coopérative citoyenne d’alimentation naturelle à Montréal : la Coop St-Louis. Elle devient chargée du contrôle de la qualité des produits à l’entrepôt La Balance à Montréal (qui est, à l’époque, le premier et l'unique grossiste coopératif en aliments naturels au Québec). « Des membres du Comité de la qualité et moi avons publié un catalogue détaillé sur les produits offerts qui est devenu un outil de référence incontournable en matière d’alimentation saine. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de l’importance, pour moi, d’INFORMER les gens afin qu’ils fassent des choix éclairés. Cette prise de conscience oriente encore ma vie », précise Hélène Vadeboncoeur. Toujours dans la même veine, elle participe à la création de la première garderie alternative et végétarienne au Québec : la garderie Harmonie, qui existe toujours sur le Plateau à Montréal, et qui accueillera peut-être l’an prochain son petit-fils. « C’était une époque effervescente, où tous les espoirs étaient permis », renchérit-elle.

Premier accouchement

En 1976, Hélène donne naissance à son premier enfant. Le travail est difficile et l’enfant naît par césarienne. Elle accepte ce qu’elle vient de vivre sans dire mot. Ce ne sera que quelques années plus tard, lorsqu'enceinte à nouveau, elle visionne le film de Sylvie Van Brabant : Depuis que le monde est monde, qu’un déclic important se fait.  Le film prônait le changement des pratiques au niveau du suivi de grossesse et de l’accouchement en milieu hospitalier et remettait au goût du jour l’accouchement à domicile. « Je n’ai pas pu regarder le film jusqu’à la fin. Ce fut un véritable coup de fouet pour moi. Je réalisais que j’avais enfoui,  au fond de ma mémoire, les frustrations, les questions et émotions reliées à mon premier accouchement. Cela a été très douloureux », explique Hélène.

Deuxième accouchement

Son premier combat est son deuxième enfant à naître. À l’époque, il allait de soi pour le personnel médical qu’une femme qui avait accouché par césarienne devait obligatoirement avoir une autre césarienne. Cela, Hélène le réfutait et elle s’est battue pour un Accouchement Vaginal Après une Césarienne (AVAC).

L’Angleterre était en avance dans la pratique de l ‘AVAC. Ici, c’était une autre histoire. Il lui fallait d’abord trouver un médecin ouvert d’esprit. Elle a choisi celui qui lui semblait le moins pire et l’a avisé que son amie Isabelle Brabant, sage-femme militante, l’accompagnerait. Ce qui a indisposé le médecin. « Le travail allait bien. Les poussées étaient régulières et voilà que le médecin me dit, après 12 minutes de poussée : « Si tu pousses plus longtemps tu risques que ton enfant naisse avec une lésion crânienne. » Voilà comment on te fait peur. On te suggère les forceps en mentant, on te fait une épisiotomie sans même te le demander et on te dépossède de ton accouchement. J’ai ressenti les effets de l’épisiotomie pendant des mois mais j’avais au moins gagné sur un point, l’AVAC était possible », raconte-t-elle avec un relent de colère. Elle prend conscience à quel point le droit  des femmes est brimé et se consacre alors corps et âme aux droits de ces dernières d’accoucher dans la dignité et le respect de leur volonté.

Hélène publie en 1989 : Une autre césarienne ? Non merci, chez Québec-Amérique, livre qui sera réédité et traduit plus tard en anglais et en portugais. Malgré le succès de son ouvrage, elle réalise que : « Si tu n’es pas médecin, ce que tu dis ne vaut rien. » Alors, tout en travaillant, en élevant ses enfants et en compensant pour les absences fréquentes de son conjoint reliées à son travail, elle se plonge dans les études. En 1995, elle obtient une maîtrise en santé publique et enchaîne des études doctorales sur l’humanisation de la naissance. De son propre aveu, elle aurait préféré fouiller jusqu’au bout le thème de la violence obstétricale. Elle avait trouvé une directrice de thèse qui dut quitter l’université alors qu’elle était en pleine analyse de ses données, et le directeur de thèse approché avait des hésitations au sujet de la violence obstétricale. « J’étais en avance de 20 ans sur les mentalités et ce n’est qu’en 2014, que la violence obstétricale a été reconnue par l’OMS, sous le nom ‘Disrespect and Abuse’ ». La violence obstétricale consiste notamment en des pratiques d’intimidation, des menaces fondées sur la peur ayant comme résultante d’imposer aux femmes des comportements et des choix sans qu’elles puissent donner un consentement éclairé ou un consentement tout court. « C’est de la maltraitance », insiste notre chercheuse en périnatalité.

Malgré qu’elle détienne un PhD, ses tentatives de faire un postdoctorat se butent à des refus, même de la part d’un centre de recherche universitaire sur la violence faite aux femmes ! « Ici, les chercheurs engagés, pour ne pas dire militants, doivent traverser plus d’obstacles que les autres et souvent ‘payer’ pour leur engagement. Alors que dans d’autres pays du monde, en Amérique du Sud notamment, les chercheurs engagés ne sont pas une anomalie »,  note-t-elle avec un soupçon d’amertume dans la voix.

Hélène - droits de la personne - La Haye 2012
Lors du premier congrès international sur les droits des femmes et de l’accouchement (Human Rights in Childbirth), qui eut lieu à La Haye en 2012 et où elle était paneliste, elle est allée voir l’endroit où siège la Cour internationale de justice (CIJ), appelé Le Palais de la paix. La CIJ est l’organe judiciaire principal des Nations-Unies.

Ouvrir des portes ici et dans le monde

Au cours des trente dernières années, Hélène est sur tous les fronts. Son objectif : contribuer au bien-être des femmes enceintes  et de leur bébé dans le respect de leurs droits.  Elle collabore à plusieurs études sur l’accouchement, la baisse du taux de césarienne, l’expérience des femmes immigrantes enceintes en situation de vulnérabilité,  à la Maison bleue. Elle participe à la création et au soutien des maisons de naissance, et enseigne durant quelques années aux étudiantes sages-femmes à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

Elle est aussi « la » porte-voix,  sur la scène internationale, des droits des femmes qui accouchent. Se joignant à des équipes multidisciplinaires, comprenant des militantes de groupes de femmes, elle a notamment contribué à l’élaboration et à la diffusion de standards internationaux relatifs aux meilleures pratiques d’accouchement (Initiative internationale pour la naissance MèrEnfant – IMBCI). Depuis respectivement dix et cinq ans, elle siège au Conseil d'administration de l'International MotherBaby Childbirth Organization et au Conseil consultatif de la charte sur le respect dans les soins de maternité, de l'Alliance du Ruban blanc pour la maternité sans risques (White Ribbon Alliance for Safe Motherhood) qui a élaboré la première charte des droits des femmes et de l'accouchement : « Respectful Maternity Care : The Universal Rights of Chilbearing Women. » Cette charte lancée en 2012 a été traduite en français, en espagnol, en portugais et en arabe.

Auteure d’articles et de chapitres de livres dans son domaine, elle a donné des conférences sur les droits des femmes lors de l’accouchement en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Afrique du Sud. Chercheuse infatigable et passionnée, on lui doit une fière chandelle dans l’évolution des pratiques en périnatalité et elle est toujours au front pour le bien-être des femmes et de leurs enfants. « Il m’importe plus que tout que les femmes s’affirment (empowerment) lors de ces événements si importants pour elles que sont l’attente et la mise au monde d’un enfant  », conclut-elle.

Électrosensible

Le 25 juin 2014,  pour Hélène Vadeboncoeur rien ne va plus. Elle se pointe à l’urgence parce que les symptômes qui apparaissaient et disparaissaient depuis les deux dernières années sont exacerbés : entre autres, les yeux larmoient, le cœur palpite et le côté droit de son visage est engourdi. Les tests ne donnent rien, et l’engourdissement disparaît. Elle décide alors de tenir un journal pendant quelques mois pour tenter de trouver ce qui ne va pas, ne sachant rien de l’électrosensibilité à part le fait que certaines personnes semblent éprouver des malaises lorsqu’elles sont exposées aux équipements de technologie sans fil devenus notre lot quotidien. L’analyse de son journal la met devant une évidence : ses symptômes apparaissent systématiquement suite à une exposition aux ondes électromagnétiques artificielles, et disparaissent un certain temps après l’exposition.

Cette sexagénaire déjà passablement occupée par le dossier de la périnatalité au Québec et dans le monde, décide de faire des effets biologiques des champs électromagnétiques son deuxième cheval de bataille.  « Nous vivons sous un dôme invisible de champs électromagnétiques artificiels qui ont des conséquences  imprévisibles sur notre santé et celle de nos enfants. Ces ondes brouillent notre système neurologique et peuvent affecter aussi nos systèmes cardiaque et dermatologique, notamment.  Le nombre de personnes électrosensibles est en augmentation. Des chercheurs parlent de 3 à 10 % de la population. Cela est de plus en plus inquiétant », assure-t-elle. « Il y a eu les longues batailles contre l’amiante et la cigarette. Aussi, je crois qu’au même titre, l’électrosensibilité est un problème de santé publique. La société est actuellement dans le déni le plus total par rapport à ce dossier épineux, qui entraîne beaucoup de souffrance chez les personnes électrosensibles », souligne la militante.

Hélène Vadeboncoeur est l’une des trois signataires de la requête de reconnaissance du Rassemblement ÉlectroSensibilité Québec (RESQ) comme organisme à but non lucratif par Québec. Créé à Sainte-Adèle, le 18 juin 2016, le RESQ est un regroupement québécois de personnes électrosensibles accueillant aussi des proches qui les soutiennent. C’est un groupe de soutien et de pression pour toutes les questions relatives à ce sujet.

« Tenter de limiter les effets négatifs des ondes électromagnétiques est un défi de taille. Elles ont envahi nos espaces privés et publics. Je me serais bien passée de ce diagnostic d’électrosensibilité qui a complètement chamboulé ma vie. Mais comme c’est désormais ma réalité, je me dois d’en faire quelque chose comme le canari dans la mine qui avertissait les mineurs de la présence de méthane pouvant entraîner une explosion dans la mine », affirme celle-ci.

Depuis octobre 2015, elle signe une chronique régulière : Journal d’une électrosensible, sur le site de la revue La Maison du 21e siècle, et a écrit des articles sur les effets biologiques des champs électromagnétiques.  Deux de ses lettres ont été publiées cet automne dans des médias québécois, dont un appel au gouvernement Trudeau d’appliquer les recommandations de son propre Comité permanent de la Santé au sujet du rayonnement électromagnétique et de la santé. Cet appel corédigé avec deux autres personnes engagées, André Fauteux (éditeur visionnaire de La Maison du 21e siècle) et la chercheure de l’UQAM Louise Vandelac, récolta 53 signatures de Québécois-e-s, dont une vingtaine sont très connu-e-s au Québec. Malheureusement, Santé Canada fait la sourde oreille et continue de nier, en dépit de toutes les études publiées sur le sujet, tout impact sur la santé de l’exposition aux émissions de la technologie sans fil.

À la fin de l’entrevue, Hélène souligne que les avenues qu’elle a ouvertes seule ou contribué, avec d’autres, à ouvrir, depuis le milieu des années 80, ont fini par être acceptées socialement et même reconnues comme bénéfiques par la science : alimentation saine, accouchement naturel après césarienne, pratique sage-femme, et la reconnaissance de la violence obstétricale est maintenant chose faite à l’échelle internationale. Cela peut prendre un certain temps, vu les énormes enjeux financiers, mais la lutte pour la reconnaissance de l’électrosensibilité et de l’impact négatif pour la santé des champs électromagnétiques a lieu dans plusieurs pays du monde, et la recherche scientifique progresse. « Il ne faut jamais perdre espoir », soutient cette dernière.

Clôde de GuiseClôde de Guise
coupsdecoeurvoyages.com

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Volume 12, numéro 19 — Mercredi, 30 novembre 2016
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