Volume 14, numéro 2 – Mercredi, 7 février 2018

De l'autre côté du chemin

Champs libres

De l'autre côté du chemin

Rita Gagnon (née De Rome), 15 mars 1929, 30 décembre 2017.


Arbre de vie, 2014

On n'a pas idée de l'amour qu'on porte à quelqu'un tant qu'on n'a pas mesuré la profondeur du gouffre qui s'ouvre à ses pieds lors de son décès.

La mort de nos parents pulvérise le rempart qui nous protège du néant.
Et dans leur manière de quitter ce monde, ils nous enseignent comment mourir à notre tour.

Trente décembre, 19 h 40. À demi accroupi au-dessus de son corps de peau et d'os, la main droite dans sa main gauche, la main gauche sous sa nuque, le pouce lui massant tendrement le cou, je sentis peu à peu la vie s'enfuir de son corps. Quelques respirations saccadées, une pause plus longue que la précédente, une dernière reprise du souffle plus faible cette fois, deux ou trois spasmes, puis un dernier affaissement du torse, les yeux qui s'en retournent, puis plus rien…

Depuis son entrée à Vivalis, la Résidence de soins palliatifs de l'Ouest-de-l'Île le 22 décembre dernier, comme elle n'arrivait plus à assimiler ses médicaments, on lui installa un papillon qui permit l'injection graduée de médicaments, prescrits exclusivement pour atténuer sa souffrance et lui offrir un confort maximal. À partir de là, la morphine et les tranquillisants ont maintenu ma mère dans un état soporifique, à la fois plus calme et plus chaotique, absente, mais consciente de notre présence, de nos paroles, de nos caresses.

Je suis revenu à son chevet le 29, après deux journées de repos chez moi. Ma sœur Julie et mon frère François avaient dormi à tour de rôle sur le lit étroit installé au pied du sien. Je la trouvai amaigrie, plus pâle, et surtout plus agitée lorsque j'arrivai vers 16 heures. Je priai alors mon père de venir la chercher. Étrangement, celui-ci était décédé dans les mêmes circonstances, le 29 décembre 2003. Seul à ses côtés, je lui tenais la main lorsque le souffle de vie l'a quitté. Une répétition pour le décès de son épouse bien aimée qui allait survenir quatorze années plus tard, presque jour pour jour.

Je demeurai à ses côtés toute la soirée pour l'accompagner dans ce que je croyais être ses dernières heures de vie, le même jour que son Wilfrid adoré. Ses soubresauts me semblaient plus fréquents, liés qu'ils étaient à une quête d'air qui semblait de plus en plus difficile. À chaque pulsion, ses deux bras se redressaient à l'horizontale comme pour enlacer, ses yeux s'ouvraient pour capter un fragment de lumière, puis elle s'affaissait à nouveau. Lui tenant la main, je lui murmurai qu'elle pouvait dorénavant partir, que Daddy l'attendait sûrement avec un copieux repas, le banquet divin. Elle finit toutefois par s'endormir pour une dernière nuit au royaume des vivants.

Afin de prévenir les restitutions, ma mère ne mangeait ni ne buvait depuis son arrivée à la résidence. D'ailleurs, depuis deux mois, elle ne faisait que grappiller quelques aliments choisis et sucer des glaçons. Il en résulta une perte de poids fulgurante ainsi qu'une faim constante. Elle a mené un noble combat contre la maladie fondé sur la générosité, la résilience et le renoncement. Une attitude riche d'enseignements pour le mortel que je suis.

Le lendemain soir, après une journée relativement paisible, une reprise de ses spasmes fit dire à l'infirmière de service que le moment était venu d'avertir ses proches, car sa fin lui paraissait imminente. Julie était en route lorsqu’elle émit son dernier souffle.

Malgré sa santé déclinante, ma mère qui était très chrétienne souhaitait recevoir sa famille pour Noël. Notre famille est composée de ma soeur Julie et de son mari Marco, de leur fille unique Charlotte, de mon frère François et de sa conjointe Sonia, de Diane et moi ainsi que de nos trois enfants, Samuel, Mylène et Catherine. Avec Charlotte, elle avait préparé des torsades au fromage. De son fauteuil, elle avait guidé Diane et Julie pour cuisiner des gougères. Elle m'avait demandé de griller des granolas selon sa recette pour donner en cadeau. Elle avait planifié la confection des mises en bouche familiales traditionnelles, une mousse au saumon fumé garnie de graines de pomme grenade préparée par Sonia et son fromage à la noix monté par Samuel. Malheureusement le 21 au matin, sa grande faiblesse l'a menée au constat qu'elle devait être transférée à la résidence, sans délai. Elle y fut transportée le 22 au matin. En arrivant, elle exhiba fièrement la médaille qu'on lui avait remise pour y avoir effectué 5 années de bénévolat. C'est elle qui répondit aux questions pour l'ouverture de son dossier. Puis elle gagna peu à peu l'éther sous l'action des médicaments qu'on lui administra. Le 25, nous nous sommes réunis à son appartement à partir duquel nous allions lui rendre visite en petit commando de deux ou trois pour la saluer. On ne souhaite pas joyeux Noël à une mourante.

Un retour inattendu

On the edge
On the edge, mai 2017

En mars 2010, ma mère subit une chirurgie au colon pour un cancer. L'opération fut un succès au point qu'à 80 ans, elle reprit ses activités avec frénésie, plus active que jamais dans sa vie sociale et créative. Mailles et petits points, découpage et brodage, suture et couture. Plus le temps avançait, plus elle devenait inventive. Elle fit en un voyage en Islande en 2013 pour étudier le tricot d'avant-garde avec Hélène Magnusson. Elle participa du 16 au 21 mai 2017 à Terre-Neuve à une formation avec Carolyn Mitchell pour approfondir ses techniques de broderie sur canevas. Elle y réalisa une oeuvre marquante qu'elle nomma On the edge.

Ma mère avait un don pour les associations de couleur qui s'est d'abord manifesté dans les robes qu'elle confectionnait pour sa trépidante vie mondaine. Puis, elle s'intéressa au tricot et à la confection de courtepointes qui lui permirent de donner libre cours à sa fantaisie créative. C'est au moment de la faillite de l'entreprise familiale que mes parents perdirent leur statut social et entamèrent une vie moins frétillante. Ma mère se mit plus sérieusement à la création d'œuvres diverses, souvent murales, destinées à être accrochées au mur comme des toiles, pour être contemplées.

Insomnie
Insomnie, été 2017

De retour de Terre-Neuve, stimulée par ce qu'elle avait vu et appris, elle s'investit dans la création d'une oeuvre brodée inspirée de photos sous-marines prises par mon frère à l'île de Bonaire. Elle l'intitula Insomnie puisqu'elle la broda principalement de nuit assise sur le tapis du salon, des centaines de fils de couleurs éparpillés autour d'elle. Cette œuvre lui mérita le 17 septembre 2017 le premier prix pour la catégorie originalité et le deuxième prix pour la meilleure œuvre lors de l'exposition d'œuvres originales organisée par la Lakeshore Creative Stichery Guild dont elle était membre depuis près de quarante ans.

Ma mère et Diane
Ma mère et Diane le 16 août 2017 préparent un gâteau la rhubarbe à partir d'une recette rapportée de Terre-Neuve

À la mi-août, je l'ai reçue chez moi. Elle partait de Pointe-Claire, conduisait deux heures pour gagner Saint-Didace. Elle était plus vive que jamais. Elle venait toujours visiter notre jardin dans sa plus belle période et nous aidait pour les récoltes et les transformations. Cette année nous avons préparé ensemble de la confiture de cerise de terre. J'avais invité pour le lunch les Paquin, un couple de ses amis que j'apprécie. Nous avons passé près de trois heures à table à festoyer, à échanger et à rigoler. Un quatre services accompagné de bon vin. Du pur bonheur. Nos avons savouré le gâteau à la rhubarbe qu'elle avait préparé.

Suite à cette visite, elle accompagna une de ses amies d'enfance pour visiter à sa fille à Calgary. À son retour de voyage, elle subit ses premiers problèmes de digestion. Nous étions convaincus que la cause de ses inconforts était reliée à un virus. Les maux de ventre et les vomissements se sont poursuivis menant à une perte de poids constante et à un affaiblissement généralisé. Le scénario d'un retour de son cancer ne semblait pas plausible puisqu'une colonoscopie de routine faite 5 ans après son opération n'avait révélé aucune anomalie.

Après un mois de tergiversations, de pâleur persistante et d'inquiétudes croissantes, François prit la décision de la conduire à l'urgence de l'hôpital du Suroît à Valleyfield, là où elle s'était fait opérer. Après quelques numérisations et radiographies, l'urgentologue de service nous informa du retour de son cancer avec métastases au foie, au pancréas et à la vésicule biliaire. Aucun espoir de survie. Il fallait se préparer à son départ.

Résiliente, ma mère demanda d'aller se remettre du choc de la nouvelle à Rigaud chez François où elle avait ses aises. Nous l'y avons tous visitée afin de la soutenir du mieux que nous pouvions. Après cette fin de semaine de transition, elle retourna le 13 novembre dans son logement de Pointe-Claire, au sixième étage de l'immeuble L'Estérel où elle résidait depuis quatre années.

À partir de ce moment, à tour de rôle, François, Julie et moi avons accompagné quotidiennement notre mère dans sa maladie. L'un de nous dormait chez elle. Malgré son état, ses préoccupations premières tournaient autour de la nourriture. Même si elle répétait qu'elle était punie par où elle avait péché, elle ne pensait qu'à manger, car sa faim demeurait en permanence inassouvie. Elle essayait tous les aliments que son appétit lui suggérait. Certains passaient mieux que d'autres. Elle appréciait entre autres le sorbet à la mangue, les oranges, le melon d'eau, le tapioca encore chaud, les poires pochées, les bouillons, la béchamel au poireau. Un matin de décembre, elle me surprit en ingérant un oeuf brouillé avec du beurre d'arachide croquant et de la confiture de fraises. Depuis son retour de l'Ouest, plus de pain, ni de vin, ni de café. C'est la soupe Won Ton du restaurant chinois du centre d'achat connexe qui l'aura soutenu plus que tout autre aliment.

Préparation torsades au fromage
Préparation avec Charlotte
des torsades au fromage.
Samuel et moi au fourneau.
Samuel et moi au fourneau.
Dégustation
Dégustation.

.

Samuel était son chef sur appel. Il est venu quatre fois lui préparer un gueuleton. La première fois, ce furent des crêpes au rhum et à l'orange avec bacon, la deuxième, un oeuf mollet sur une poêlée de champignons déglacés au xérès plus bacon à la façon Tapeo, la troisième un pétoncle poêlé nageant dans un fond de veau et la quatrième et dernière, un potage de courgette. Elle savourait pleinement tous les moments passés avec ses proches qui venaient la saluer à tour de rôle. Avant l'arrivée de la visite, elle s'était baignée, coiffée, maquillée et surtout habillée avec des vêtements aux teintes festives, souvent de sa confection. Sa voix retrouvait son tonus lorsqu'elle bavardait avec ses amis, en personne ou au téléphone. À l'entendre, on n'aurait jamais pu croire qu'une ombre sombre planait au-dessus de sa tête.

Jamais elle ne paraissait ténébreuse, sauf une fois où je l'ai surprise seule dans sa chambre, assise sur son lit, l'expression empreinte d'angoisse, le regard qui se perdait au cœur du boisé en face, canopée vibrante du rouille des dernières feuilles de chêne qui luisaient dans le soleil cuivré de novembre.

Ma mère était chrétienne. Elle ne souhaitait pas de salon funéraire avec l'urne exposée, pas de diaporamas ni de discours. Elle nous avait demandé de faire dire une simple messe commémorative en l'église de Pointe-Claire où seulement ses proches seraient conviés. La cérémonie, empreinte de tendresse et de sobriété, fut conduite par Alain Roy, le curé de la paroisse qu'elle appréciait. Elle avait choisi quelques musiques, quelques chansons, dont l'Agnus Dei, Alleluia de Cohen, et pour finir, un texte de Saint-Augustin qui fut livré émotivement par Mylène.

Plants that cure
Mandala, date inconnue.

La mort n'est rien
Je suis seulement passé de l'autre côté.
Je suis moi. Vous êtes vous.
Ce que j'étais pour vous, je le suis toujours.
Donnez-moi le nom que vous m'avez toujours donné.
Parlez-moi comme vous l'avez toujours fait.
N'employez pas un ton différent.
Ne prenez pas un air solennel ou triste.
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Priez. Souriez. Pensez à moi.
Que mon nom soit prononcé à la maison,
Comme il l'a toujours été,
Sans emphase d'aucune sorte, sans une trace d'ombre.
La vie signifie tout ce qu'elle a toujours signifié.
Elle est ce qu'elle a toujours été : le fil n'est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de vos pensées,
Simplement parce que je suis hors de votre vue?
Je ne suis pas loin, juste de l'autre côté du chemin…
Vous voyez, tout est bien.
Vous retrouverez mon cœur,
Vous retrouverez toutes mes tendresses.
Essuyez vos larmes et ne pleurez pas si vous m'aimez…

C'est ce que nous tentons tant bien que mal de faire.

Yves Gagnon
Les Jardins du Grand-Portage

Suggestion et référence :