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Quand le jazz est là...

Champs libres

Quand le jazz est là...

Section de cuivre de Bathyscaphe
Section de cuivre de Bathyscaphe, encre par Yves Durand.

« La musique est un bienfait du ciel, elle en est descendue. »
   Platon, quelque part en Grèce vers le IVe s. av. J.-C.

« Pourquoi de la musique plutôt que du bruit? Nous n'avons pas trouvé de réponse. Nous avons du accepter que la musique existe. Mais encore une fois, quelle est la nature de cette musique? Se déroule-t-elle selon une partition fixée à l'avance dans ses moindres détails ou au contraire s'invente-t-elle au fur et à mesure? »
   Hubert Reeves, Patience dans l'azur.

« Contrairement à la récitation de textes appris par cœur, comme dans la musique classique ou le théâtre, on a souvent comparé le jazz à l’art de la conversation : un dialogue vivant, à bâtons rompus, d’une grande intensité, d’une grande concentration, entre des gens qui ont de grandes et belles choses à dire, à se dire et à partager. On ne se demande pas : va-t-il se tromper? On se demande : qu’est-ce qu’il va dire? »
   Jean Derome, compositeur, interprète sur saxophones et flûtes, entre autres.

C'est un ami qui m'a fait découvrir le jazz. C'était en 1975. Jusque-là, j'écoutais plutôt du rock et du folk. Jethro Tull, Les Rolling Stones, James Taylor, Cat Stevens. Féru du genre, il me suggéra Forest Flower: Charles Loyds at Monterey, un vinyle édité en 1967 à partir de l'enregistrement d'un spectacle livré le 18 septembre 1966 au Festival de jazz de Monterey. Le soyeux saxophoniste dirigeait depuis peu un quatuor composé du surréaliste Cecil McBee à la basse, du fabuleux Jack DeJohnette à la batterie et du prodigieux Keith Jarrett au piano que je découvrais en même temps et dont je n'ai depuis cessé de me délecter.

Pour apprécier une nouvelle musique, on doit s'y exercer. J'ai donc écouté et réécouté Forest Flower jusqu'à en devenir accro. À l'époque, j'enregistrais sur cassette les vinyles de façon à ne pas les endommager durant la période de leurs nombreuses écoutes initiales. Je me revois dans mon lit à Laval, m'enivrant du saxophone feutré de Loyds et du piano ludique de Jarrett qui me transportaient en spirales ascensionnelles.

Je n'ai pas pu résister à Dream Weaver – Atlantic SD1459 – , l'opus précédent du quartette datant de 1966 dans lequel la flûte de Loyds portée par un Jarret inspiré et spontané mène au firmament. Certaines pièces proches du free m'initiaient à un univers musical qui allait prochainement m'être révélé.

Vu mon intérêt organique et indéfectible pour du rock franc et chromé, ce même ami me proposa A tribute to Jack Johnson – Columbia KC 30455 – de Miles Davis avec les grands Michael Henderson à la basse, Bill Cobham à la batterie, Herbie Hancock aux claviers et John McLaughlin à la guitare électrique qui y va d'une performance délirante appelant une réponse conséquente de Davis. Une révélation. Un autre album que j'écoutai en rafale. Puis vint ce besoin de me vautrer de plus en plus dans cette musique nouvelle que j'apprivoisais, du jazz énergique qui collait à mon tempérament fougueux et vindicatif d'adolescent.

C'était l'époque des vinyles à 4,44 $. Je ne m'en privions point. Je m'en procurai en quelques années plus d'une centaine. Je cite ici les plus marquants. Mon top 10 du jazz des années 70. Féconde période.

  • Charles Loyds Forest Flower   Charles Loyds at Monterey – Atlantic SD1473 – 1967
  • John McLaughlin Extrapolation Polydor 2310 018 – 1969
  • Billy Cobham Spectrum Atlantic SD 7268 – 1973
  • Chuck Mangione Chase the clouds away A&M SP 4518 – 1975
  • Jean-Luc Ponty Aurora Atlantic SD 18163 – 1976
  • John Mayall Jazz Blues Fusion Polydor 2301 032 – 1973
  • Herbie Hancock Head Hunters Columbia KC 32731 – 1973
  • Joe Farrell Penny Arcade CTI 6034 – 1973
  • Joe Farrell Upon this rock CTI 6042 – 1974
  • Frank Zappa The Grand Wazoo  Reprise MS 2093 – 1972
  • Frank Zappa Waka/Jawaka Reprise MS 2094 – 1972

Le temps et l'espace ne me permettent pas de décrire l'enthousiasme qui m'étreint lorsque je ressors ces vinyles de ma collection et que je les réécoute en rédigeant ce texte. Ce jazz est toujours aussi actuel, aussi senti, aussi envoûtant.

Je clos ce bref retour en arrière en me permettant d'insister sur la délectation que m'ont procuré les albums de Joe Farrell. J'ai eu la chance de voir ce phénomène de près sur scène au cabaret In concert, supporté dans sa livraison d'exception par un Joe Beck, énergique, tonitruant avec sa guitare électrique funky. Je n'oublierai jamais cette soirée.

Frank Zappa
Frank Zappa

De son côté, Frank Zappa, que je découvre à l'époque avec Waka/Jawaka, me déconcerte par son imaginaire débridé. Sur The Grand Wazoo, produit dans la même séquence créative, il démontre sa maîtrise du jazz ainsi que son immense créativité en tant que compositeur. Un album qui repose sur la participation de 21 musiciens dont le singulier Sal Marquez à la trompette et à la voix, le précis Ainsley Dunbar à la batterie et l'admirable George Duke aux claviers et à la voix, une première collaboration de ce musicien d'exception qui allait suivre Zappa durant de nombreuses années.

Cette période de travail en studio de Zappa fait suite à une chute de scène survenue à Londres le 10 décembre 1971 qui l'a immobilisé pour une longue période. Il a aussi produit à ce moment Hot Rats, un autre classique du compositeur.

Du jazz local

Lorsque je me suis installé à Saint-Didace en 1980, j'ai ralenti sensiblement ma consommation de disques de jazz américain, écoutant davantage de musique québécoise.

Dans la foulée du Festival international de Jazz de Montréal, du Off et des quelques boîtes de jazz qui ont vu le jour au fil du temps, une communauté de jazzmans extrêmement créatifs et féconds a vu le jour. Une forme d'émulation, d'échange et de partage a donné naissance à un jazz montréalais qui me fascine et m'emballe depuis. Depuis près de 20 ans maintenant, je m'en empiffre.

J'ai contribué à créer une dizaine d'événements de jazz dans ma région, à l'église de Saint-Didace, chez nous aux Jardins ainsi qu'au vignoble à Saint-Gabriel. Cette expérience m'a permis de mieux connaître plusieurs de ces musiciens inspirés et depuis, je suis à l'affût de tout ce qui bouge dans le domaine. Dorénavant, je n'achète que du jazz québécois qui me sied et me comble parfaitement. Je me repais goulûment de sa singulière créativité qui ne souffre d'aucune comparaison. Je vous fais part de quelques coups de cœur.

Jean Derome

Jean Derome
Jean Derome,
encre par Francine Labelle.

Le saxophoniste et flûtiste Jean Derome s'est produit à 3 reprises sur scène dans ma région. La première fois aux Jardins, ensuite à l'église de Saint-Didace puis au vignoble Saint-Gabriel, les trois fois en formule trio avec le batteur Pierre Tanguay et le contrebassiste Normand Guilbeault. Trois performances de haute voltige, une fusion et une complicité d'exception où chacun excelle à faire résonner son instrument avec une virtuosité communicative. Pendant qu’est livrée une farandole de notes, on oublie les maux du ciel et de la terre. Un véritable baume pour l'âme.

Jean Derome est d'une productivité hors du commun. Il dirige et participe à une multitude de projets et groupes : trios, quatuors, quintettes, sextets, big band. Je citerai ici Les dangereux Zhoms comprenant selon l'époque de 5 à 12 musiciens qui livrent une musique contemporaine, libre et expérimentale, le projet Évidence en trio avec Pierre Tanguay à la batterie et Pierre Cartier à la basse qui révèlent habilement les multiples facettes de la musique de Thelonious Monk, des collaborations très fertiles avec le guitariste René Lussier, une participation éloquente à la Fanfare Pourpour, au projet Mingus Erectus dirigé par Normand Guilbeault; je termine cette liste incomplète par le stupéfiant trio Derome Guilbeault Tanguay que j'ai pu voir et entendre le samedi 2 décembre dernier au Dièze Onze, augmenté cette fois du pianiste Félix Stüssi qui a su magnifier la luminosité la performance éclectique de la formation. Pendant les solos en enfilades, on pouvait sentir une forme d'extase chez tous les membres du groupe dont les sourires ne mentaient pas, tout comme ceux des spectateurs. Pour l'occasion, le groupe se nommait Nova 4 qu'on reverra assurément sur les scènes montréalaises.

Le trio Guilbeault, Derome, Tanguay
Le trio Guilbeault, Derome, Tanguay
composé de Jean Derome, Normand Guilbeault et Pierre Tanguay.
Photo : Pierre Crépô.

Jean Derome m'expliquait en ces termes comment il percevait le jazz : « La part d’improvisation dans le jazz est ce qui rend cette musique très intéressante puisqu’en improvisant les musiciens se trouvent à agir en tant que compositeurs. Même s’ils travaillent à partir d’un morceau préétabli, ils rajoutent leur griffe personnelle à la pièce. Dans ce sens, l'apport de l’interprète est encore plus important que dans les autres musiques. Ce ne sont pas de petits détails d’interprétation qui font la différence comme dans l’interprétation d’une pièce classique, par exemple, c’est la musique qui est changée au complet par l’improvisation. C’est très émouvant d’assister à un moment de création en direct et, dans nos sociétés, cela devient de plus en plus rare, de plus en plus précieux. »

Pour découvrir l'univers de Jean Derome, je vous suggère :

Trio Derome Guilbeault Tanguay The feeling of jazz Ambiances magnétiques AM 145 – 2005
Trio Derome Guilbeault Tanguay Danse à l'Anvers Ambiances magnétiques AM 205 – 2011
Trio Derome Cartier Tanguay Évidence Musique de Thelonious Monk Ambiances magnétiques AM 028 – 1993
Jean Derome et les dangereux Zhoms Navré Ambiances magnétiques AM 038 – 1995

Ivanhoe Jolicoeur

Ivanhoe Jolicoeur
Ivanhoe Jolicoeur,
graphite par Francine Labelle.

Quiconque fréquente la scène jazz de Montréal aura peut-être eu la chance d'entendre la trompette vigoureuse et limpide d'Ivanhoe Jolicoeur. Je l'ai découvert à l'Off Festival de jazz en 2007 alors qu'il lançait son Bathyscaphe au Lion d'or devant une foule maigrelette. Ce qu'ont manqué les amateurs cette journée-là! Une succession de solos de trompette, de trombone par Marc Tremblay et de saxophone par Yves Adam, portée par un prodigieux Gaétan Daigneault au piano, un surprenant Alain Picotte à la contrebasse et un solide Daniel Lemay à la batterie. Je fus conquis par ce jazz de fond marin, parfaitement maîtrisé et euphorisant. Du rythme, du vertige, de la haute voltige. Le CD Bathyscaphe est sûrement le plus usé de ma collection québécoise.

Le groupe a livré son matériel à deux reprises par chez nous. La première fois aux Jardins, ensuite au vignoble Saint-Gabiel et ce pour le plus grand bonheur des Lanaudois, peu gâtés en matière de jazz. Le samedi 2 décembre dernier, Ivanhoe lançait au Dièze Onze avec son groupe Bathyscaphe Au plus profond des os, d'une qualité équivalente sinon supérieure au premier, cette fois avec Étienne Lebel au trombone, Éric Saint-Jean au piano et Jean Cyr à la contrebasse. Quel sextet. Définitivement, un achat recommandé.

Section Brass
Le coeur des cuivres de Bathyscaphe avec Yves Adam au saxophone, Ivanhoe Jolicoeur à la trompette, Étienne Lebel au trombone. Photo: Diane Mackay.

Ivanhoe me confiait après le spectacle son approche de la composition : « Les émotions transpirent dans ma musique. Je m'assois au piano, je laisse aller mes doigts et tout à coup, surgit une idée et je pars de là pour écrire mes arrangements. Je n'ai pas la prétention de connaître l'harmonie à fond, mais je sais que j'ai un bon sens de la mélodie. Je suis un gars assez carné et rustre donc, ma musique est pour tout le monde. Je crois qu’extraverti serait le mot pour décrire mes pièces. »

Ivanhoe Jolicoeur Bathyscaphe – 2007
Ivanhoe Jolicoeur & Bathyscaphe Au plus profond des os – 2017

Samuel Blais

Samuel Blais, graphite par Yves Durand
Samuel Blais,
graphite par Yves Durand.

J'ai découvert le saxophoniste Samuel Blais à la brasserie L'Albion de Joliette lors d'un concert intitulé Hommage à Jazz Messenger, un projet initié par des professeurs de musique du CÉGEP de Joliette, dont Samuel Blais. Charmé par la livraison intégrale de l'album Moanin' du groupe qui a mis au monde le Hard Bop, j'ai invité Samuel à performer au vignoble en première partie avec cet hommage pédagogique à Jazz Messenger et, en deuxième partie, avec quelques-unes de ses compositions ainsi que des standards choisis. Soirée d'arabesques musicales hautes en couleurs.

Samuel m'informa alors du lancement prochain de l'album Split Cycle 2, qui fait suite au premier Split Cycle. Élaboré avec deux collègues musiciens de New York, le breton Nicolas Letman-Burtinovic à la contrebasse et le japonais Akira Ishiguro à la guitare électrique ainsi que le batteur montréalais Alain Bourgeois. Je ne fus point déçu de m'être déplacé au Dièze Onze pour leur prestation énergique, qui fusionne le jazz et le rock d'une manière fort convaincante. Le groupe déménage comme on dit quand ça brasse. Un jazz urbain qui envoûte, transporte dans des sphères voluptueuses, du jazz à son meilleur, à la fois en rythme et en finesse. Quand on observe ces musiciens qui se surprennent eux-mêmes sur scène, ça signifie que la sauce prend. Assurément une proposition à voir et à entendre.

Split Cycle Mediavision 16834  – 2012
Split Cycle 2 Seeds of sound records SoS 04 – 2016

Je ne voudrais pas clore ce bref survol du jazz québécois sans nommer quelques autres grandes pointures du domaine, les saxophonistes Yanick Rieux, Rémi Bolduc et André Leroux, les trompettistes Joe Sullivan et David Carbonneau, le tromboniste Richard Gagnon, les pianistes François Bourassa et Marianne Trudel ainsi que le guitariste René Lussier.

Pour ceux qui désirent s'initier au jazz sans nécessairement s'investir dans une exploration exhaustive du genre, l'écoute de la magnifique émission de Stanley Péan, Quand le jazz est là, sur ICI Musique du lundi au vendredi de 17 h 30 à 20 h, permet de découvrir la grande diversité de l'univers foisonnant du jazz tout en s'offrant une expérience ludique, soir après soir.

Je termine en vous invitant à découvrir le bistro Dièze Onze sur la rue Saint-Denis, une boîte de jazz qui présente en continu parmi les meilleurs artisans du jazz québécois, une musique libre, hautement bienfaisante, réconfortante et salvatrice.

Ivanhoe Jolicoeur
Ivanhoe Jolicoeur,
graphite par Francine Labelle

Le Dièze Onze
4115 A, rue Saint-Denis, Montréal
dieseonze.com

Upstairs Jazz bar & Grill
1254, rue Mackay, Montréal
upstairsjazz.com

Festivals

festijazzrimouski.com
jazzmttremblant.com
montrealjazzfest.com

Quand le jazz est là

icimusique.ca/animateur/peanstanley

Survol des sorties jazz à Montréal

sortiesjazznights.com

Pour en savoir plus :

jeanderome.com
samuelblais.com
facebook.com/ivanhoe.jolicoeur

Jean Derome et Pierre Tanguay
Jean Derome et Pierre Tanguay dans le feu de la créativité. Photo : Claude Cyr.

Yves Gagnon
Les Jardins du Grand-Portage


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Volume 13, numéro 19 — Mercredi, 13 décembre 2017
  
 

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