Imprimer Imprimer

Un concombre parmi tant d'autres

Un concombre parmi tant d'autres

D'aucuns seraient portés à croire qu'il s'agira ici d'un texte décriant un politicien qui a pris parti pour forer les entrailles du Saint-Laurent ou qui aurait donné son aval à l'importation par oléoduc de mazout lourd extrait des sables bitumineux ou encore, qui aurait approuvé l'homologation d'un maïs transgénique résistant à un herbicide cancérogène. Mais non, là n'est pas le propos aujourd'hui. Je vous entretiendrai ici tout simplement d'un illustre membre de la grande communauté cucurbitacéenne, le concombre Tante Alice.

Les concombres  que nous connaissons aujourd'hui sont tous originaires de l'espèce indigène Cucumis hardwickii, encore bien présente dans les contreforts de l'Himalaya au nord de l'Inde et au Pakistan. L'ancêtre produit de petites baies dures et amères. Les Juifs et les Égyptiens en font mention dans leurs plus anciennes écritures. Les Romains le cultivaient au Ve siècle avant Jésus-Christ. Ce n'est toutefois qu'à partir du XVIe siècle qu'on rapporte en Europe la présence d'un concombre moins amer, s'apparentant à celui qu'on consomme aujourd'hui, l'espèce Cucumis sativus.

Les premiers colons transportèrent des semences de la cucurbitacée en Amérique où sa culture s'est rapidement généralisée. À partir de 1950, les généticiens se sont intéressés de plus près à l'espèce en raison de ses fortes possibilités d'amélioration par sélection et par hybridation au point qu'on trouve aujourd'hui sur le marché une multitude de catégories dont les concombres monoïques – produisant des fleurs mâles et femelles et nécessitant le butinage d'insectes pour leur fécondation – , les concombres gynoïques – développant uniquement des fleurs femelles et et nécessitant un plant monoïque pour assurer leur pollinisation par les insectes –, les concombres parthénocarpiques – produisant exclusivement des fleurs femelles et ne nécessitant pas de fécondation pour donner un fruit –, des concombres sans amertume – ne développant pas de cucurbitacéine donc jamais amers et moins attirants pour la chrysomèle rayée du concombre –, des concombres à cornichons – plus courts et à peau épineuse – et enfin des concombres compacts – produisant des plants trapus à vignes courtes.

Les cultivars hybrides sont produits par croisement contrôlé. Les cultivars à pollinisation libre se fécondent naturellement grâce au concours des insectes. Une distance de 1 km doit cependant séparer les cultivars afin d'éviter des croisements non souhaités.

Avec les hybrides, on doit toujours retourner au fournisseur pour obtenir ses semences. Avec les cultivars à pollinisation libre, on peut récolter ses propres semences – la distance séparatrice de 1 km doit être respectée – mais surtout, on peut améliorer la lignée par sélection.

C'est ce que fit Marie-Alice Laflamme, née Gosselin, avec un cultivar de concombre dont elle appréciait particulièrement les vertus.

Tante Alice

Marie-Alice Gosselin, dixième d'une famille de onze, est née en février 1910 à Saint-Lazarre de Bellechasse. Toute jeune, elle se passionne pour le jardinage et récoltera à même son jardin des semences de nombreux légumes, notamment celles d'un concombre qui la ravit par sa vigueur et sa succulence: rarement amer donc très digeste, il démontre au jardin une vitalité surprenante, une bonne résistance aux maladies et une forte capacité d'adaptation au climat septentrional. Son neveu Marcel Gosselin, comprenant la valeur inestimable du travail de sélection de sa tante, décida en 1995 d'en offrir des semences à Antoine D'Avignon, membre fondateur et représentant du Québec au sein de Semences du patrimoine, un organisme canadien dédié à la conservation du patrimoine génétique. Antoine D'Avignon a produit des concombres à partir de ces semences, en a conservé les semences qu'il a rendues disponibles par l'entremise du catalogue de l'organisme.


Les concombres Tante Alice en mûrissement avant l'extraction de leurs semences.

Le cultivar de concombre Tante Alice est maintenant largement disponible. On le trouve ainsi qu'une myriade de cultivars anciens chez les semenciers présents aux nombreuses Fêtes des semences qui se tiendront prochainement dans plusieurs régions du Québec. Nous serons présents à la Fête des semences de Montréal les 8 et 9 février prochain au complexe d'accueil du Jardin botanique de Montréal, à la Fête des semences de Lanaudière les 22 et 23 février à la salle Jean-Antoine Leprohon de Sainte-Émilie-de-l'Énergie et enfin à la Fête des semences de Québec le 2 mars au pavillon Alphonse-Desjardins de l'Université Laval. Au plaisir de vous y rencontrer.

Marie-Alice Laflamme est décédée en 2005, emportant dans sa tombe la plupart de ses secrets tout comme Antoine D'Avignon qui fut emporté prématurément en 2003. Mais grâce à ces passionnés, le concombre Tante Alice fut sauvé de l'extinction tout comme un bon nombre de cultivars de légumes qu'ils bichonnaient, thésaurisaient et multipliaient.

Pour connaître les dates et les lieux des Fêtes des semences qui se tiendront prochainement au pays:

semences.ca

Je désire remercier Lyne Bellemare qui a colligé les informations sur l'histoire du concombre Tante Alice. Merci également à feus Marie-Alice Laflamme et Antoine D'Avignon pour le travail précieux accompli dans le domaine de l'amélioration et de la conservation du patrimoine génétique. Ils furent des précurseurs qui ont inspiré toute une génération de jardiniers.

Yves Gagnon


Les Jardins du Grand-Portage
Catalogue de semences des jardins
Bon de commande


Accueil
  Flèche gauche
Volume 10, numéro 2 — Mercredi, 5 février 2014
Flèche droite  
 

POUR RECEVOIR LE WEBZINE