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Un jardin de pré salin en Charlevoix

Champs libres

Un jardin de pré salin en Charlevoix

Pré salin

Madeleine Boudreau et Charles Cantin songeaient déjà à la retraite lorsqu'une collègue de travail de Madeleine l'informe de la mise en vente d'un terrain voisin du sien, en bordure du fleuve à la hauteur de L'Île aux Coudres. Le pré salin qu'ils découvrent les ravit au point que le couple fait une offre qui est aussitôt acceptée. Nos deux heureux propriétaires expérimentent ainsi depuis 2006 une communion organique avec un fleuve grandiloquent surplombé d'un ciel constamment fantasmagorique.

Au pied de la montagne, à la lisière de la forêt, Madeleine et Charles montent une yourte de 8 m de diamètre dans laquelle ils s'installent. Passionnés d'alimentation, ils décident de défricher une parcelle de la prairie qui s'étale devant vers le fleuve afin de vérifier si elle pourrait donner quelques fruits et légumes. La couenne de terre est fragmentée à l'aide d'une pelle mécanique. Une succession de trois engrais verts permet de libérer le sol de sa végétation de surface et de structurer la terre. Comme le sol est très humide, un drainage s'impose. Charles fait creuser un fossé jusqu'à la limite de la ligne de végétation ce qui permet d'améliorer considérablement les conditions hydriques.

L'année suivante, les premières cultures potagères sont établies sur des buttes de 25 cm de hauteur. Madeleine et Charles découvrent alors le potentiel de ces terres salines, déjà cultivées au tout début de la colonie, par un certain Claude Bouchard.

Comme leur terrain se situe en zone inondable, le couple ne peut s'y construire. C'est pourquoi, en 2009, ils acquièrent deux petits chalets campés sur deux terrains adjacents tout juste à une centaine de mètres du leur. La yourte est démontée et vendue, les chalets rafraîchis.

Préoccupés de santé et d'autosuffisance, Madeleine et Charles accroissent sans relâche les surfaces en culture sur leur premier terrain, là où le jardin a pris racine. Équipé d'une nouvelle motobêcheuse, Charles, qui prend le premier sa retraite, assume la responsabilité du sol et des infrastructures. Pour préparer de nouvelles parcelles, il fauche la surface désignée, travaille le sol à la motobêcheuse puis poursuit durant une année la préparation du sol avec les trois mêmes engrais verts en succession, soit le seigle de printemps, le raygrass et l'avoine.

Sol préparé pour la plantation de l'ail d'automneLors de mon passage, les planches destinées à recevoir l'ail d'automne étaient déjà prêtes.

Charles produit du compost à partir des résidus de culture, d'algues récupérées sur la plage et de paille de végétaux indigènes prélevés dans les prés ou l'estran. Il amende ses buttes avec du compost jeune pour les cultures voraces et du compost mûr pour les espèces moins gourmandes. La cendre de leur poêle à bois est utilisée pour contrôler l'acidité.

Compost

Le vent du large, l'humidité de surface, les insectes et les mammifères représentent les plus importantes contraintes des jardiniers.

Inspiré par l'approche d'Eliott Colleman et de Jean-Martin Fortier, Charles installe des minitunnels soutenus par des arceaux faits de tubulures d'érablières recyclées de 2 m enfoncées dans le sol de chaque côté de planches de 60 cm de largeur. Les arceaux sont recouverts d'un agrotextile maintenu en place par des poches en tissu remplis de roches. Le voile protège les cultures des insectes et des mammifères, du gel et du vent mais surtout augmente la température sous le tunnel ce qui stimule les rendements, principalement avec les espèces tropicales. Pour certaines cultures rustiques, il n'installe qu'un tissu antiinsecte ou un filet antichevreuil nécessaire dans ce milieu apprécié des cervidés. En somme, la presque totalité des cultures est protégée avec les tissus appropriés.

Jardins

Comme les tomates sont trop à l'étroit dans des minitunnels, Charles a monté deux tunnels chenilles hauts de 2 mètres, larges de 3 m et longs de 15 m, tenus en place par des tubulures de 7 m renforcés à l'intérieur par des tiges d'acier piquées dans le sol. Le tout est retenu par un système de câbles bien tendus et des poches de roche.

Madeleine dans le tunnelProfusion de poivrons

Dans le tunnel chenille, les poivrons et les aubergines sont cultivés dans des minitunnels, leur conférant ainsi une double protection contre le froid.

C'est dans cet abri judicieusement conçu et monté que Madeleine transplante ses solanacées qui, lors de notre passage à l'Action de grâces, étaient généreusement chargées de fruits charnus et multicolores. Les poivrons et les aubergines y sont doublement protégés puisque cultivés dans un minitunnel à l'intérieur d'un tunnel-chenille. C'est Madeleine, tout juste retraitée, qui sème les graines, produit les plants, veille à la santé des cultures, s'occupe des récoltes et des transformations.

Madeleine et Charles

Nous connaissons Madeleine et Charles pour les avoir accueillis aux Jardins du Grand-Portage, pour les avoir rencontrés à diverses Fêtes des semences et leur avoir vendu de l'ail à quelques reprises. Depuis le temps qu'ils nous avaient invités à passer du temps en leur compagnie au ras du Saint-Laurent, nous nous sommes rendus la fin de semaine de l'Action de grâce sur leur domaine rempli d'horizons.

Le bunker

Nous avons occupé leur petit chalet qui offre une vue imprenable sur les levers de soleil.

Une fin de semaine de contemplation, de siestes, de bonne chère, de marivaudage, de partage et surtout de fécondes conversations. Après trois jours de lâcher-prise, plus aucune envie de bouger, surtout pas de prendre la route, seulement un désir de scruter le ciel, d'avaler le fleuve, de se poser, comme un banc de brume, sur l'épaule d'une des montagnes rougeoyantes qui dominent le fleuve. Rythmés par les marées qui révèlent de surprenantes battures, nous avons peu à peu sombré dans une béatitude saline et bienfaisante.

C'est où déjà la switch pour arrêter le temps ?

Yves Gagnon
Les Jardins du Grand-Portage


Jazz Raisin


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Volume 12, numéro 16 — Mercredi, 19 octobre 2016
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