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Nous sommes les Roy !

Champs libres

Le dimanche 15 janvier dernier, le Comité Vigilance Hydrocarbures Matawinie organisait à l'Abbaye Val Notre-Dame de Saint-Jean-de-Matha une activité de création littéraire sous le thème du transport des hydrocarbures avec l'imposition de la maxime « Nous sommes les rois ». Une quinzaine de créateurs réunis par le Comité – citoyens engagés, poètes, auteurs, sculpteurs, bédéistes, peintres et illustrateurs – ont pris part à l'exercice. Certains on travaillé sur place, d'autres à partir de leurs domiciles.

Les oeuvres créées seront compilées dans un recueil qui servira à sensibiliser la population et les élus aux risques inhérents au transport et à la dépendance aux hydrocarbures. De grandes planches seront montées afin de permettre une immersion dans les diverses oeuvres visuelles et littéraires des participants. Une exposition itinérante permettra aussi d'éveiller le public à ces enjeux d'actualité.

J'ai choisi de rédiger un conte, une forme littéraire que je n'avais jamais explorée jusque-là. Je vous livre le texte que j'ai remis à l'organisme. Il est illustré par des oeuvres de mon ami Daniel Heikalo, artiste impliqué dans l'initiative artistique et médiatique du Comité.

Nous sommes les Roy !

Anticosti, Port-Menier, 3 octobre 2052, Complexe Junex, mezzanine de la tour 3

Le jour tire à sa fin. Le soleil, sur le point de se noyer dans la ligne d'horizon, éclabousse d'un rouge hurlant les trois tours qui paraissent en feu. Le brulis qui recouvre l'île jusque dans ses moindres retranchements semble de nouveau enflammé. L'eau du fleuve, toujours recouverte de plusieurs centimètres de pétrole brut, reflète les lueurs du couchant, conférant au paysage une perspective fantasmagorique.

Du haut de l'édifice de verre et d'aluminium, Ralph Ferguson, vice-président la société Junex, semble lessivé. Il contemple le panorama surréaliste qui s'offre à lui du haut de la tour. Ce matin, il a convoqué son conseil de crise. Autour de la table ovale trônent Jason Ballantine, directeur des opérations maritimes, Yves Mongeau, chef de la sécurité et William Lamontagne, directeur des approvisionnements. Le président Jim Foster est retenu à Dallas où les derniers cyclones ont rendu l'aéroport international inopérant. En attendant l'arrivée de la secrétaire, le vice-président résume l'état des lieux.

Arbres en feu
Image : Daniel Heikalo

– Suite au grand feu du printemps, les ressources alimentaires sont comme vous le savez d'une précarité extrême. Mis à part un troupeau de 1 200 cerfs de Virginie qui s'est réfugié durant le sinistre sur la pointe rocheuse de l'ouest de l'île et une éclosion spectaculaire de morilles noires, les sources de nourriture sont pratiquement épuisées. L'équipe qui travaille à l'atelier culinaire transforme quotidiennement la viande de 3 cerfs en galettes qu'elle assaisonne de champignons déshydratés, parfois de quelques bleuets ou d'huile de sapin baumier récupéré d'une ancienne entreprise de distillation d'huiles essentielles. On arrive pour le moment à nourrir les 284 âmes recensées qui demeurent sur l'île, concentrées qu'elles sont dans les trois tours devenues dortoirs par la force des choses ainsi que dans les quelques dépendances qui ont pu être sauvées des flammes.

– Au rythme actuel de consommation de la viande de cerf, poursuit le président, le conseil prévoit qu'au printemps le troupeau sera réduit à 850 têtes, cela sans compter la mortalité qui risque d'être élevée due à la compétition pour les ressources végétales rarissimes et à la contamination des eaux souterraines et des eaux de surface. Pour le moment, le commerce avec la communauté innue d'Ekuanitshit nous permet toujours de nous approvisionner en eau potable, en thé du Labrador, en bleuets et parfois en viande de lièvre et d'orignal, deux espèces encore abondantes en Minganie où, par miracle, le feu n'a pas décimé la forêt. De nombreux mammifères ont trouvé refuge dans ce sanctuaire de 3 000 km carrés épargné des flammes. Par contre, le conseil de bande négocie âprement ces approvisionnements contre du pétrole qui leur est encore utile pour propulser leurs motoneiges et leurs bateaux. La valeur utile de l'essence tire à sa fin puisque l'infrastructure industrielle n’arrive plus à produire les pièces de remplacement des moteurs qui commencent déjà à faire défaut. Le conseil de bande, sous la pression des traditionalistes, songe à abandonner tout transport motorisé de façon à revenir au mode de vie traditionnel que prône un nombre croissant de jeunes Innus, convaincus que c'est là le seul moyen de survie à long terme. Ce scénario, pour nous, est le pire qui puisse survenir, car il entrainerait pratiquement la fin de notre commerce avec les Innus.

Lorsque madame Jeannine Frost prend place autour de la table, monsieur Ferguson déclare la session ouverte. La priorité à l'ordre du jour: l'approvisionnement en eau potable.

Le président ouvre l'assemblée en résumant la problématique de l'eau.

– Comme vous le savez, nos réserves d'eau potable sont presque réduites à néant. On en compte à ce jour moins de deux mille litres, ce qui est nettement insuffisant pour passer l'hiver. En appliquant un rationnement des plus stricts, on se rend à peine à la fin de novembre. Nous devons absolument faire appliquer notre entente avec le conseil de bande même si le pétrole ne représente plus la monnaie d'échange qu'il était. Je ne vois toutefois pas ce que nous pourrions leur offrir d'autre; ils ne raffolent pas de nos galettes et ils peuvent récolter toutes les morilles dont ils peuvent rêver. Ils négocient plus serré d’autant plus que leurs réserves d'eau sont au plus bas à cause des faibles pluies. Depuis une semaine déjà, la frégate Jupiter est prête à se rendre à Havre-Saint-Pierre pour prendre livraison de l'eau, mais il semblerait que trois membres du conseil, les frères Roy, y fassent obstacle. Heureusement, le grand chef Fabien n'est pas de leur avis. À ce qu'on m'a dit, il souhaite toujours recevoir sa livraison de carburant, ce qui permettra à une partie de la communauté de gagner les territoires du nord où le caribou abonde. Mais on ne sait pas s'il maintient le contrôle au Conseil de bande composé de sept membres. Il faut ajouter que l'acheminement de l'eau à partir du réservoir Saint-Jean jusqu'à Havre-Saint-Pierre par les tuyaux de fer fortement corrodés de la défunte Rio Tinto devient de plus en plus précaire.

– On n'a qu'à envoyer un contingent de miliciens armés et les obliger à remplir les citernes, suggère Yves Mongeau, de la sécurité.

– Ça pourrait peut-être fonctionner cette fois-ci, mais pour l'année prochaine, oublie ça, de répondre la secrétaire, un peu pimbêche. Y vont nous couper l'eau juste pour le plaisir de nous voir sécher deboutt'. J'veux pas dire qu'on l'a pas mérité, mais ce n’est pas mon premier choix. Y va falloir partir d'ici, pis vite à part de t'ça!

–Mais pour aller où? questionne Lamontagne. En Gaspésie? Y a peut-être de l'eau, mais c'est brûlé partout. Y a même pus de gibier. Ben des morilles par contre... Moi j'dis qu'i' faut négocier. J'ai de l'expérience avec les Innus et je vous répète que l'utilisation de la force n'est pas à notre avantage. Les Innus sont fiers et surtout entêtés. Le retour aux valeurs ancestrales leur communique une fougue tribale qu'ils avaient perdue. Ça leur confère une nouvelle confiance dans l'avenir, un sentiment de posséder la vérité, de contrôler leur destinée.

– Il est clair que notre survie dépend maintenant de leur bonne volonté, d'ajouter Jason Ballantine, on est donc mieux de filer doux. On ne peut sûrement pas compter sur nos collègues de Calgary qui s'engluent eux aussi avec les Indiens de leur coin. Il semble que l'eau soit en train de devenir la plus importante valeur d'échange maintenant que les l'argent n'intéresse plus personne. On ne peut certainement pas leur offrir des miroirs ou des bracelets. Pis de toute façon, de nombreux insulaires sont déjà allés les rejoindre cet été et, si la tendance se maintient, peut-être que nous deviendrons sauvages à notre tour.

– J'te vois pas pantoute en mocassin pis en coat de fourrure. Ça irait ben à ta femme, par contre.

– Mêle pas ma femme à ça ! de répliquer Jason, susceptible quand il est question de son couple disparate.

– Un peu de sérieux, s'il vous plait ! On pourrait leur offrir nos derniers fusils, propose Ralph Ferguson et, ultimement mettre ton yacht dans la balance, Jason. Pour les fois que tu t'en sers!

Après de brèves délibérations sur l'organisation des immeubles et des dépendances pour l'hiver, la répartition du bois carbonisé pour les foyers, le partage des bouteilles de vin et de rhum restantes et quelques propositions stériles d'amélioration des galettes de cerfs, il est décidé que Jason et William gagnent Havre-Saint-Pierre dès le lendemain à bord du Jupiter afin d'y faire remplir coûte que coûte les citernes avec les 10 000 litres d'eau potable, négociés de bonne foi au printemps avec le conseil de bande.

– Avec le gel qui approche, les canalisations ne seront plus opérationnelles d'ici deux semaines, trois au maximum. Ça presse trop de régler ça pour rester ici les bras croisés! conclut le vice-président.

Une fois la session levée, chacun, chacune retourne dans ses appartements, tourmentés par les incertitudes qui les guettent.

Longue-Pointe-de-Mingan, 3 octobre 2052

Michel, Denis et Fabien Roy se suivent en silence sur l'étroit sentier qui mène au réservoir Saint-Jean. La piste serpente au sein d'une dense forêt composée d'épinettes torturées, d'éricacées rampantes et, dans les cuvettes humides, d'un enchevêtrement d'aulnes souffreteux dont le feuillage d'un rouge flamboyant s'arrime voluptueusement aux teintes d'orange et d'ocre dont sont parées les espèces rampantes. Malgré l'heure tardive, la forêt demeure lumineuse.

Conifères rayonnants
Image : Daniel Heikalo

La bande se dirige vers la réserve d'eau de la communauté innue. Michel a convaincu ses deux jeunes frères que le temps était venu de mettre un terme définitif à la présence sur Anticosti de cette communauté d'abuseurs, responsables du déversement de millions de barils de pétrole lourd dans le fleuve il y a 12 années lors du naufrage du superpétrolier Suncor qui s'est s'entêté à quitter Port-Menier par temps incertain. En s'échouant sur les récifs, son flanc fut lacéré ce qui a causé la pire catastrophe environnementale de tous les temps, laissant s'écouler toute sa cargaison de pétrole de schiste. Un naufrage prévisible, surtout depuis que, sous la pression des actionnaires, la société avait accentué l'exploitation des shales de Macasty.

Comme le prévoyaient les scénarios élaborés par les scientifiques indépendants, l'accident a entrainé la contamination de toutes les zones riveraines de l'île ainsi que de celles de la Côte-Nord, de Sept-Îles jusqu'à Natashquan, privant toutes les communautés innues du privilège de pratiquer la pêche, particulièrement celle des saumons qui se sont englués par millions, année après année, dans l'huile lorsqu'ils tentaient de remonter leurs rivières pour y déposer leurs oeufs.

– Comme les quantités d'eau stockées dans les réservoirs souterrains de Havre-Saint-Pierre et de Longue-Pointe sont suffisantes pour répondre aux besoins de la communauté durant l'hiver, il s'agit tout simplement, explique Fabien, l'ainé, de bloquer la prise d'eau avec de la boue et des branchages à la façon des castors : l'écoulement en deviendrait ainsi impossible ce qui ferait que ces chacals de Junex seraient obligés de s'empoisonner avec l'eau qu'ils ont eux-mêmes souillée, ou encore mieux, de quitter l'île avant l'hiver.

Apocalyptique
Image : Daniel Heikalo

Le trio arrive au réservoir sous une lune laiteuse qui réverbère sa lumière verte sur une voute céleste enveloppante et mystique. Après une contemplation silencieuse de l'astre lunaire, les trois frères se mettent au travail. À l'aide des pelles et des scies qu'ils ont transportées, ils créent d'abord un immense bouchon d'argile sur la prise d'eau qu'ils recouvrent de branchages puis d'arbustes et d'arbres, le tout cimenté judicieusement de boue et d'argile.

– C'est sûr que personne va pouvoir défaire ça avant l'hiver, affirme Michel.

– Ça c'est certain, confirme un Denis rayonnant.

Une fois leur oeuvre complétée, les trois frères allument un feu dans le creux du rocher qui surplombe le plan d'eau. Ils initient spontanément une danse traditionnelle rythmée par des chants de célébration, stimulés qu’ils sont par les perspectives nouvelles qui s'offriront bientôt à eux dans un monde sans pétrole, sans motoneige et sans bateau à moteur.

– Nous sommes les Roy, scandent les 3 Innus au rythme de leurs mouvements arrimés au pouls de la terre.

– Nakatuenitam ishkutenu kanuenitam aiamieunnu1, répètent-ils inlassablement, jusqu'à l'atonie.

Avant de s'assoupir autour du feu agonisant, avec la levée de la brume, surgissent au milieu de la baie, une femelle orignal et son faon, tous deux de l'eau à mi-cuisse, se délectant de racines de nénuphars que la mère soutire de la vase.

Les trois frères épuisés accueillent comme une récompense cette scène bucolique. Ils ne songent pas aux réprimandes inévitables que leur servira le grand chef Fabien, convaincus qu'ils sont que, tôt ou tard, celui-ci se ralliera aux arguments des plus jeunes qui voient dans l'abandon de la dépendance au pétrole, une voie vers un avenir rempli de promesses de vie, de santé et de communion avec une nature demeurée constante dans sa générosité, malgré les affronts répétés qui lui furent infligés.

Les trois Innus s'endorment paisiblement sur des matelas d'aiguilles ratissées grossièrement au pied d'une immense épinette noire, qui telle une sentinelle, veille sur ce vaste territoire innu qui demeurera, si les dieux le veulent, une terre nourricière pour l'éternité.

Forêt, tâche d'huile
Image : Daniel Heikalo

Yves Gagnon
Les Jardins du Grand-Portage

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1– Texte tiré de la chanson Tshekuannu de Florent Vollant sur l'album Puamuna

L'abbaye Val Notre-Dame

Pour visualiser les œuvres photographiques de Daniel Heikalo

www.flickr.com/photos/daniel_heikalo/albums

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