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Détourneries

Ras-le-bol avant le dernier bol

 Luc Fournier

« Aucune prière n'atteint jamais la racine des arbres ».

Jeanne Benameur, Les bruits du monde

Les premiers bols étaient probablement des crânes humains (ou d'animaux) vidés de leur cervelle, pour nous rappeler peut-être notre fragile rendez-vous chamanique avec la vie. Qui sait ? Dernièrement, avant les premières neiges, on a coupé au cimetière du Mont-Royal de très gros arbres mourants. Depuis une vingtaine d'années je trouve à cet endroit privilégié des arbres déjà abattus afin de tourner des bols en bois. Ce jour-là j'ai bien vu que je ne pouvais plus récupérer comme jadis le bois de ces arbres « mythologiques ».J'étais essoufflé et sans force physique devant la grandeur de la tâche. Le jeu gratifiant changeait ses règles à l'instant.

Je me dis peu après qu'il était temps de commencer le deuil d'une partie importante de ma vie de bûcheron-artisan. De me tourner vers d'autres intériorités (turning inwards). De regarder avec des yeux différents les arbres. De me retirer du 'cercle vicieux' de l'Histoire. D'aller au-delà de la Roue qui, c'est bien connu, a été inventée par les arbres qu'on roulait alors pour en faciliter le transport. Enfin, d'arrêter maintenant de me faire mourir autour de ce travail ardu car je 'voudrais' que  ma  mort soit une décision plus consciente, mieux préparée... (Encore le désir de choisir ce qui relève du virtuel).

Tous ces arbres mourants disent que moi aussi je suis vieillissant et qu'une autre vie s'emmanche. Les cercles concentriques des arbres racontent leur voyage dans le temps, comme l'Histoire « organise l'oubli » de toutes nos violences dont sont faites et défaites les civilisations; mémoires ignorées de toutes nos sociétés publicitaires qui s'éternisent. Ces gros arbres mourants sont déjà des œuvres d'art en liberté. Ce jour-là au cimetière la décision de ne prendre qu'un peu de leur bois s'est presque faite toute seule : mes jambes et mes bras ne pourront plus forcer mon c&eoli;ur et mes mains.

En me promenant j'allais revoir un if en dépérissement, s'il était encore là à m'attendre... L'arbre de la mort chez les Anciens irlandais à un bois rouge et orangé d'une grande beauté au tournage. Je guérissais à peine mes poumons, très affaiblis depuis une 'vieille' embolie pulmonaire qui m'avait fait choisir de ne faire à l'avenir que ce que j'aime (c'est-à-dire le travail avec le bois). Première vraie rencontre avec la mort... Mais une fois de plus une respiration haletante m'informait de regarder tout de suite mes limites, physiques et mentales, cet affolement de la disparition par le trou dans la glace de la mythologie inuite. Loin de mes chers enfants et de leurs enfants, de mes amis-méditants...

L'essoufflement de ma vie me ramène à ce livre de textes précurseurs du printemps érable, Le souffle de la jeunesse aux éditions écosociété, où l'on parle de la mort que le capitalisme est en train d'imposer à tout le monde excepté les oligarchies et autres mafias. Ce livre nous parle des limites mortelles que les étudiant-e-s voient dans l'argent (le sale et le propre). La destruction planifiée des milieux naturels et humains est aujourd'hui endémique, la fin du monde ne se passe pas dans un lit amoureux mais dans l'autobus du mépris politique et policier (« non pas poésie, mais police »). Le développement durable de la marchandisation néolibérale, cette « économie du savoir » où personne ne veut rien savoir de personne.

J'ai été choyé de faire ce travail manuel avec le bois et la forêt, une intuition ressentie assez tard dans ma vie révoltée... (Tout enseignement au départ devrait commencer par les arts du silence et de la musique). Le printemps érable m'a trouvé frappant ma casserole avec un bâton en ostryer, arbre au bois le plus dur et endurant de notre Amérique de l'est. Cet automne j'en ai trouvé un dans les Laurentides, âgé de 150 ans : bel arbre unique remarqué au tournant d'un chemin forestier oublié; un plaisir fabuleux malgré son tronc creux, vide à la moitié de sa vie... Mourir n'est pas la mort. Comment arrêter de tourner des bols quand je rencontre un tel arbre chantant m'invitant à le mieux connaître de l'intérieur ?

Les morts ligneux de mon automne se rejoignent et la vie en forêt me fait brûler du bois extatique. Le feu qui réchauffe ici nos maisons est une expérience sensible sur la mort, certaines limites de la matière (materia) dont nos corps et le corps des arbres se donnent au repos cicatrisant. Tout en sachant sauvagement que les coupes à blanc continuent leur déforestation québécoise, Madame la première ministre. Les iniquités et le monde inéquitable, on en mourra pourquoi pas.

« Qu'est-ce donc que ces temps où il est presque criminel de parler des arbres, dès lors que cela implique qu'on fasse silence sur tant de méfaits ? »

Bertolt Brecht

Luc Fournier a publié trois essais sur les arbres : Le rire des arbres, les pleurs des forêts; Les dernières forêts d'arbres libres, avec une préface de Richard Desjardins, tous deux chez Lanctôt éditeur (2003 et 2006). En collaboration avec la photographe Marie Delimoges, Le cœur du bois, aux éditions Michel Brûlé, préfacé par Frédéric Back (2010).


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Volume 9, numéro 1 — Mercredi, 16 janvier 2013
  
 

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